Entretien avec Mathieu Magnaudeix : « Le pouvoir est sur la table, à nous de l’attraper »* à propos du livre Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains

24.08.2020
Mathieu Magnaudeix
Entretien

* Tara Raghuveer


Nous vous proposons aujourd’hui un entretien avec Mathieu Magnaudeix, journaliste et auteur du livre Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains paru en mars dernier aux Éditions La Découverte. Cet ouvrage revient sur les récents mouvements de contestations aux États-Unis (Occupy Wall Street, Black Lives Matter, etc) et le rôle des organizers (activistes) au sein de ces mouvements. Optimistes sans être naïf*ves, ielles importent avec créativité les savoirs militants du passé dans les luttes présentes. Dans un contexte français où l'organisation collective fait bien souvent défaut dans les mondes de l'art, et où les milieux militants s'embourbent régulièrement dans une recherche de pureté idéologique inatteignable, ce livre offre une perspective rafraîchissante à propos de la tactique militante en temps de défaite. Ce que L. A. Kauffman, célèbre organizer américaine, qualifie elle même d'un « art d'organiser et de résister », interpellera sans nul doute les travailleur*ses de l’art qui trouveront dans ce livre une opportunité d'interroger et de réévaluer le sens de leurs propres pratiques à l'aune des luttes qui marquent notre temps.



Documentations : Commençons par l’actualité récente. Depuis l’assassinat de George Floyd, le 25 mai 2020 à Minneapolis, les révoltes contre le racisme systémique et les violences policières ont trouvé une résonance internationale. Les États-Unis ont déjà connu des émeutes meurtrières. Celles de 1992 à Los Angeles, suite à l'acquittement,  par un jury essentiellement composé de personnes blanches, de quatre policiers blancs ayant passé à tabac le Noir Américain Rodney King – 55 mort*es, 2 300 blessé*es et des milliers d’arrestations. En 1968, les émeutes de Baltimore après l’assassinat de Martin Luther King – 6 mort*es, 700 blessé*es et 4 500 arrestations. L’émeute de la 12ème rue à Detroit, en 1967 – 43 mort*es, 467 blessé*es, 7 200 arrestations et le « long et chaud été 1967 » qui a suivi. Aucun de ces mouvements ne s'est soldé par des réformes de fond.
Dans ton livre, tu parles beaucoup de Black Lives Matter. Ce mouvement est né le 13 juillet 2013, sur Twitter, à la suite de l'acquittement de George Zimmerman, un vigile et justicier autoproclamé qui avait assassiné un adolescent, Trayvon Martin, en Floride. Malgré cette longue liste de méfaits dans l’histoire de la répression aux États-Unis, malgré un président aux propos obscènes, et malgré un système de justice criminelle blanc et inégalitaire, tu dis avoir repris espoir en la lutte aux États-Unis. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?


Mathieu Magnaudeix : Cela vient d'abord des rencontres que j'ai pu faire là-bas avec des organizers [activistes] états-unien*nes et avec la forme d'enthousiasme et de certitude de l'espoir qu'ils et elles portent. Dans ma propre expérience de journaliste traitant de la politique française, j'avais couvert le quinquennat de François Hollande qui a été un grand moment de désespoir, avec de nombreuses défaites idéologiques et politiques de la gauche, notamment des défaites économiques et des défaites sur le terrain des lois sécuritaires. Cette rencontre avec ces activistes m'a permis de croire à nouveau qu'on pouvait faire de la politique d'une autre manière. Cela a réenchanté ma croyance en notre capacité à changer les choses.

L’idée de ce livre a émergé à un moment très difficile aux États-Unis, juste avant les élections de mi-mandat de novembre 2018. C'était un moment où on sentait qu'un basculement politique était possible. Si Trump avait continué à avoir les pleins pouvoirs, il y aurait eu un certain nombre d'accélérations politiques très dangereuses. J'étais alors en reportage dans le Sud, juste après l'attentat antisémite de Pittsburgh – le plus important attentat antisémite de l'histoire états-unienne. Je me trouvais avec des Républicain*es en Caroline du Nord et il y avait absolument tout ce qui pose problème actuellement aux États-Unis : les gens qui ne veulent pas voir, les gens qui soutiennent le président Trump, ou encore celleux qui n'avaient pas voté pour lui à la primaire, qui le trouvaient alors trop extrême, mais qui le soutiennent désormais car il est le président de l'agenda conservateur – ce qui reste pour beaucoup d'États-unien*nes quelque chose de primordial. Les conservateur*ices sont fermement attaché*es à leurs idées, savent trouver des méthodes pour les imposer et savent s’organiser, contrairement à la gauche.

Après ces rencontres, je me suis trouvé désespéré en constatant le nombre de personnes qui m’affirmaient que « Non, ce n'est pas la faute de Donald Trump s'il y a eu cette tuerie antisémite, » alors que l'on sait très bien que Donald Trump a multiplié les allusions antisémites, tout comme il a multiplié les allusions haineuses, racistes et xénophobes à l’égard de toutes sortes de minorités. J'ai donc quitté la Caroline du Nord un peu déprimé.
Mais, ensuite, en Géorgie, à Atlanta, j'ai rencontré des activistes réuni*es ce jour-là pour militer pour l'inscription des Noir*es sur les listes électorales. Dans un contexte politique très inquiétant, j'ai rencontré des personnes qui s'organisent et qui essayent de faire en sorte que l'inéluctable ne le soit pas. On peut toujours se battre. L'idée du livre est venue, à ce moment-là, de cette rencontre avec des activistes noir*es, qui portent en elleux une culture militante très ancienne, très ancrée dans la lutte des droits civiques, et qui trouve ses racine dans les injustices systémique pour les Noir*es aux États-Unis. Ielles ont chevillé au corps cette idée que oui, tout est très difficile, mais qu’on peut quand même changer les choses, et peut-être même un jour au niveau fédéral. Les luttes des Noir*es aux États-Unis ont toujours été au cœur des changements massif de ce pays. Cela fait écho au mouvement actuel, dont il faudra mesurer l'ampleur à l'avenir, mais qui est déjà historique. Je dis que j'ai perdu mon cynisme à ce moment-là, c'est-à-dire que je me suis dit que, dans le pire des contextes, malgré le désespoir, tout ne fait toujours que commencer. En réalité, on peut toujours se battre. La grande fascisation du monde n'est pas inéluctable et la grande victoire du néolibéralisme, qui est dans nos vies depuis 40 ans, n’est pas inéluctable. La montée générale du racisme et de la haine ne l’est pas non plus. Alexandria Ocasio-Cortez, au contraire, défend ce qu’elle appelle une politique de l'amour. Pas une politique de l'amour béate ou niaise, mais plutôt l'idée que l'on peut créer des liens pour se mobiliser, pour gagner des campagnes et engranger des victoires. Cela a résonné très fortement en moi en construisant une grammaire de la possibilité du changement, un changement réel et qui permette d'améliorer la vie de beaucoup de gens.  


D : Le combat mené par le Comité La Vérité pour Adama Traoré depuis 2016 est, dans sa forme, assez proche des revendications antiracistes aux États-Unis. Dans ton livre, tu parcours les luttes aux États-Unis au travers de portraits de personnes que tu nommes des organizers [activistes]. Quelle est la différence pour toi entre les manières qu’ont ces personnes de lutter et ce que l’on connaît en France ? En quoi leur manière d’organiser des mouvements sociaux pourraient nous inspirer ?

MM : Depuis les années 1930, une méthode nommée organizing ou community organizing a été développée aux États-Unis. La communauté veut ici dire le quartier, la communauté de vie. On est très loin de la caricature que l'on fait parfois de ce mot en France, avec le débat autour du soi-disant communautarisme. Le terme community pose la question de la communauté à laquelle on appartient, qui est une communauté sociale – parfois de couleur de peau ou de genre, et qui bien sûr n'implique pas une identité unique. Le community organizing mobilise localement des personnes qui ont des intérêts communs, souvent des personnes pauvres ou précaires qui n'ont pas voix au chapitre et qui n'ont pas la parole. Il s’agit de leur dire : « Vous avez du pouvoir, vous avez la capacité de vous organiser. En vous en mettant les un*es avec les autres, vous créez du pouvoir que vous n'aviez pas au départ, vous créez une force collective, vous vous mettez ensemble. Vous posez un diagnostic sur ce qui vous arrive. » C'est une façon de rendre justice à l'humanité des gens que de dire que chaque personne peut avoir un impact sur un programme économique, social ou politique, que chaque personne a une histoire qui mérite d'être entendue et partagée. À partir du moment où l'on met en commun les récits, on a un groupe qui peut générer des relations, des amitiés et cela crée une sorte de ciment entre les gens, maximise leur force, les motive et les enthousiasme. À partir de là, il est possible d'élaborer des campagnes et des actions avec des tactiques particulières, adaptées au but fixé, pour faire pression sur tel*le ou tel*le dirigeant*e, sur tel*le ou tel*le politicien*ne, ou sur telle ou telle agence locale. C'est aussi l'idée que l'on ne gagnera pas forcément tout tout de suite, mais que l'on fait monter la pression de manière collective. « Le pouvoir est sur la table, à nous de l’attraper. » C’est ce que dit Tara Raghuveer, une organizer de Kansas City dans le Missouri que j'ai rencontrée. Je trouve cette phrase extrêmement juste. Elle a 26 ans et elle raconte qu'elle ne voulait pas attendre, qu'elle ne voulait pas passer sa vie à attendre que ça change. Depuis l'élection de Donald Trump, elle s'est engagée dans des associations de locataires à Kansas City, où elle a commencé à changer beaucoup de choses et à avoir beaucoup d’impact. À partir d’un moment, on arrive à développer des campagnes. On a des buts qui peuvent être petits au départ – par exemple, obtenir des victoires auprès du conseil municipal. Des fois on gagne, des fois on perd, et quand on gagne c'est enthousiasmant.

Les organizers [activistes] préfèrent ce terme à celui d’activists [militant*es]. Les activists sont perçu*es comme des gens qui agitent des pancartes et puis rentrent chez elleux en s’indignant, mais en ne changeant pas grand-chose. Les organizers veulent construire sur le long terme, avec des campagnes et de l'éducation populaire. On gagne peu à peu, victoire après victoire. Gagner de temps en temps, c'est quand même pas mal dans un contexte mondial où les gauches sont déprimées, avec le sentiment qu'elles perdent tout le temps. Cela permet de se dire « on a réussi, on peut passer à l'étape, à la campagne, d’après ». Parfois, ça ne va pas plus loin. Mais parfois, on peut envisager des campagnes nationales. Aujourd’hui, il faut bien voir que les mouvements qui sont derrière Alexandria Ocasio-Cortez – pour aller vite : la figure de proue de l’aile gauche du Parti démocrate aux États-Unis – sont des mouvements organisés qui pensent toujours en terme de stratégie. Cela n'empêche pas les divisions, cela n'empêche pas le désespoir et cela n'empêche pas les conflits, mais il y a des méthodes et des stratégies pour ne pas perdre de vue l'objectif final. On peut dire que c'est la politique des petit*es victoires : des strates successives de gains qui, à la fin, finissent par apporter l'espoir que le changement est possible. C'est exactement ce qui s'est passé avec Alexandria Ocasio-Cortez grâce à sa victoire contre un baron démocrate lors d'une élection primaire pour le Congrès, en juin 2018 à New York. C’était assez exceptionnel, elle a réussi à rendre visible les revendications d’une jeune génération d’organizers qui luttent pour le climat, contre les injustices sociales, pour plus de justice économique, contre les dettes étudiantes, liées au santé ou au logement – massives aux États-Unis – et cela a réussi à visibiliser tous ces mouvements qui existaient et qui avaient besoin d'un*e porte-voix, d’un*e amplificateur*ice.  On voit bien aujourd'hui aux États-Unis que tout bouge très vite, sans pouvoir préjuger de ce qui va se passer à la suite des prochaines présidentielles. Mais il peut y avoir des accélérateurs. Elle ne se définit pas seulement comme une élue, mais comme une représentante de tous ces mouvements, en faisant en sorte que les revendications populaires –  presque populistes, au sens de l'adéquation avec ce que le peuple veut –  trouvent leur traduction dans le système politique.


D : Qui sont ces organizers ?
MM : J'ai appelé ce livre Génération Ocasio-Cortez mais, je le dis dès le début, je ne parle pas que d'elle ni d'organizers de son âge. Alexandria Ocasio-Cortez cite fréquemment des mouvements qui se sont produits dans le passé, comme les Droits civiques, le mouvement altermondialiste, Occupy Wall Street, ou Black Lives Matter. C'est l'occasion pour elle de faire de l'éducation populaire, pour montrer aux plus jeunes qu'il s'est passé des choses avant, que l'on n'est pas toujours obligé*es de tout réinventer. Il y a aussi des choses sur lesquelles on peut capitaliser, même si le néolibéralisme veut souvent que l'on soit dans une sorte de présent permanent qui oublie la mémoire des luttes. Tou*tes ces organizers agissent au niveau local pour valoriser cette histoire. Le deuxième mot que j'ai appris, après le mot organizer, c'est le mot de mentor. Les mentors sont les aîné*es, celleux qui permettent de transmettre les techniques d’organisation et de mobilisation. Ce mot de mentor revenait tout le temps. Les mentors sont des personnes que l'on va consulter, que l'on va voir et revoir, avec lesquel*les on vérifie des hypothèses, avec lesquel*les on vérifie des stratégies et des tactiques.

Ces mouvements ont une imagination incroyable. Il y a des dizaines et des dizaines de méthodes d'action et de désobéissance civile, de méthodes d’organisation citoyenne ou encore de théâtre de rue qui permettent d'amplifier les demandes, de les rendre publiques et d'attirer l'attention des médias. Il y a beaucoup de techniques pour bloquer le système avec plus ou moins de ressources et à des échelons plus ou moins importants. Dans le livre, je cite un certain nombre de mentors et d'organizers qui sont de toutes les luttes. Au moment d’Occupy Wall Street, ils et elles ont formé des dizaines et des dizaines, même des centaines, de milliers de jeunes activistes. J'ai cité L.A. Kauffman – une essayiste à New York – qui est de toutes les luttes et de toutes les grandes manifestations depuis celles contre la guerre en Irak en 2002-2003. C'est elle qui se retrouve à former les activistes d'Extinction Rebellion à New York et je l'ai vue intervenir dans différents contextes, comme des discussions avec des syndicalistes. Des gens comme elle ont la mémoire des luttes et savent ce qui s’est passé. L.A. Kauffman dit toujours que l'organizing est une palette, que c'est un art et pas une science. Il y a un certain nombre de savoirs et de techniques à connaître, mais elle voit sa façon de travailler et d'organiser le mouvement comme une artiste avec sa palette. C'est-à-dire qu'on dose en fonction du moment où on est dans l'action, au moment où on est dans la campagne. On choisit quelle tactique va être adoptée, puis on change. On a le droit de changer et on se réajuste collectivement, puisque c'est un art qui n'est pas solitaire. Cela ne passe pas forcément par le consensus, mais par une volonté collective d’arriver à l'étape suivante et de mobiliser des techniques qui vont permettre d'y accéder.

En France, quand tu veux t'engager dans un mouvement, on va vérifier de toute part que tu es vraiment en cohérence idéologique avec ce mouvement. Souvent, c'est décourageant. Dans les luttes radicales aux États-Unis, il y a plus souvent cette idée que, lorsque tu arrives dans un mouvement, il y a une imprégnation. L'ADN du mouvement est là, il existe, on te dit pourquoi on se bat et on ne discute pas en permanence les présupposés, parce que la base est solide. Elle a été définie et on s'organise pour avoir des objectifs et pour gagner des campagnes. Cela ne veut pas dire qu'à un moment il ne faut pas réactualiser la doctrine, mais cela peut se faire de manière collective. 


D : Tu as observé une coalition populaire et multiraciale. Qu’en est-il de la convergence des luttes aux États-Unis en ce qui concerne les luttes identitaires, les luttes sociales et les combats pour l’écologie ? Que penses-tu de mouvements comme New York Community for Change, qui luttent contre les injustices climatiques, contre les projets de pipelines, ou contre la gentrification ? Est-ce que l’égalité sociale et le respect de notre planète sont au cœur des luttes de la génération AOC dont tu parles ?

MM : AOC a émergé dans le champ climat politique avec sa victoire électorale, mais aussi avec une action spectaculaire audacieuse. Avec des activistes climatiques du mouvement Sunrise – un mouvement créé dans la foulée de la campagne de Bernie Sanders en 2015-2016 – elle a occupé le bureau de Nancy Pelosi, la femme démocrate la plus puissante du pays, pour demander un New Green Deal. Pelosi est l’incarnation de l'establishment démocrate, elle est en place depuis très longtemps. Alexandria Ocasio-Cortez a exigé une relance écologique pour son pays et déclaré que ce sera son programme et cela a donné une image tout à fait spectaculaire. Elle porte ses revendications au cœur du Congrès. En matière de symbole, c'est extrêmement fort.

Ce qui est aussi très intéressant, c'est que les jeunes activistes du mouvement Sunrise appellent à soutenir les manifestations liées à la mort de George Floyd. Ielles appellent à les soutenir même quand on est pas Noir*e, ielles appellent à être allié*e des luttes. Ielles appellent à questionner ses propres biais, ceux qu'on peut avoir reçu par son éducation, par sa socialisation et que l'on retrouve dans ses comportements à propos du racisme. Aux États-Unis, il y a une histoire longue de la ségrégation et de l'esclavage. Je le rappelle souvent, 10 des 12 premiers présidents ont détenu des esclaves. On est dans quelque chose d'extrêmement ancré. Et le racisme peut bien sûr se nicher au cœur même des mouvements sociaux. Les activistes comme celleux de Sunrise proposent une aide organisationnelle sans vouloir coopter le mouvement, sans vouloir se placer au devant. Ielles veulent être des allié*es et apporter une aide. AOC  encourage ces positionnements. Certain*es militant*es de Sunrise sont des militant*es noir*es et vont être plus impliqué*es, en parallèle, dans des mouvements comme Black Lives Matter. Ce qu’on voit maintenant dans la rue, ce sont des manifestations très diverses par rapport à celles de Black Lives Matter en 2015 et 2016. Il y avait déjà des manifestations organisées par des Noir*es avec quelques Blanc*hes, mais un peu moins qu'aujourd'hui. Désormais, il y a beaucoup plus de Blanc*hes, d’Asiatiques, de Latin*x dans les manifestations. La question du racisme est globale et nous sommes dans un contexte particulier, durant une pandémie et avant une élection présidentielle décisive. Donald Trump conduit un présidence chaotique à la Maison Blanche. C'est un chaos très organisé, au sens où sa façon de gouverner est de créer ce chaos. Cela montre peut-être la folie du bonhomme, mais c'est aussi une stratégie de division. Face à cela, il faut organiser une coalition politique qui pèsera. Peut-être qu'elle ne pèsera pas assez à la prochaine élection présidentielle, peut-être que si, peut-être pas toute seule, mais en tout cas elle pèsera dans les années à venir.


D : Vois-tu des analogies structurelles entre les actions du mouvement Decolonize This Place et les organizers dont tu parles ?

MM : Dans le livre, je cite Ella Baker qui est une grande organizer des droits civiques :
« être radical, c'est aller à la racine des problèmes. » Aujourd'hui, il y a cette volonté dans ces mouvements d'aller aux racines des oppressions, avec l'idée que l'on ne changera réellement la société que si l'on arrive à résoudre les oppressions multiples qui pèsent sur certains individus. Si on veut être radical*e, il faut aller à la racine des problèmes et travailler à l'intersection des oppressions de genre, de classe et de race. Donc oui, tout cela va dans le même sens. L'idée qu'il faut décoloniser les arts et décoloniser nos imaginaires est évidemment connectée à l’intersectionnalité. Penser l'ensemble des problèmes ne veut pas dire que ce sont des luttes identitaristes. Il faut le redire : aux États-Unis, on peut-être allié*e de Black Lives Matter, il y a des organisations d'allié*es des luttes pour les droits des Noir*es quand on est blanc*he, pour aider de beaucoup de manières. Simplement, Black Lives Matter est une organisation qui est faite par des Noir*es pour des Noir*es. Elle répond à l'enjeu particulier de redonner de la force politique à la population noire aux États-Unis, qui est victime d'oppressions multiples de race et de classe. Il y a l'idée de donner du pouvoir au Noir*es. Il faut des espaces d'abord pour les populations qui sont, par rapport à l'histoire et leur vécu, davantage marginalisées, pour qu’elles retrouvent leurs pleines capacités à imaginer et à formuler des demandes. Il faut donc des espaces « safe » où ielles peuvent explorer ces possibilités. Ce n'est pas du tout se couper du reste de la société, au contraire : je pense en particulier à l'intersection de tous ces combats à travers l'écologie, qui est une force de changement majeure.

La question sociale, la question raciale, la question de la justice et la question des inégalités – qui explose aux États-Unis – sont des combats en faits très universels. Simplement, c'est un universalisme qui dit que nous n’améliorerons pas le sort de nos sociétés si nous ne pensons pas systématiquement à changer le sort des plus opprimé*es. Dans les politiques publiques, si l'objectif principal est de changer le sort des plus opprimé*es, alors naturellement on améliorera le sort de beaucoup de monde. Je trouve que c'est à la fois extrêmement transformateur, émancipateur et inclusif.


D : Que penses-tu de Greta Thunberg et de la médiatisation de certaines personnes aux cœur de la scène politique et des luttes ?

MM : Dans ces mouvements, il y a l'idée que l'organizing c'est aussi gagner la bataille des idées. Il faut imposer d'autres récits, et pour cela on a besoin de créer des récits puissants, qui sont parfois des récits simples, qui passent par des têtes de proue. Le message de radicalité peut-être un peu émoussé par cette incarnation, mais l’image permet de « retapisser » l'imaginaire collectif différemment. Greta Thunberg et Alexandria Ocasio-Cortez – qui est plus dans la politique – sont des visages du changement possible. Alexandria Ocasio-Cortez incarne une sociale-démocratie états-unienne. On se plaint beaucoup de la social-démocratie en France parce qu'on a expérimenté ses défaites politiques. Mais si au moins il y avait une social-démocratie aux États-Unis, ce serait un changement majeur, avec sans doute des conséquences globales.

Bref,  il y a dans ces mouvements cette idée qu'il faut créer des récits collectifs, des récits puissants qui arrivent à contrer les imaginaires conservateurs. Ceux-ci sont puissants, organisés et financés. Ils fonctionnent sur des schèmes mentaux efficaces. Je le regrette, car c'est statitiquement et sociologiquement faux, mais le thème de l'assistanat, argument massue de la droite, fonctionne dans l'imaginaire des gens. Il faut donc des récits différents qui ouvrent d'autres imaginaires. Tout comme la théorie néolibérale du ruissellement, celle qui affirme que si les plus riches s'enrichissent, alors cela bénéficiera à la société, contre toute évidence et contre toutes les statistiques. Cette idée est puissamment ancrée et nourrit nos rêves individuels de richesse.  Il faut donc des récits qui ouvrent d'autres imaginaires. Cela passe parfois par la médiatisation, par des figures, par des messages collectifs. Si on prend les slogans de Black Lives Matter ou le slogan #metoo, il y a beaucoup d'ambiguïté dans ces mouvements et dans les gens qui les portent, mais force est de constater que ce sont des récits puissant, qui ont rivalisé effiicacement avec le pouvoir de Trump (et bien d'autres pouvoirs!)

Il faut peut-être en passer par là, ce qui n'empêche pas de développer une critique plus radicale et des campagnes plus radicales. Encore une fois, comme le dit l’organizer Jonathan Matthew Smucker, il ne s'agit pas seulement de parler à celleux qui ont toujours raison tout*es seul*es, mais il faut arriver à transformer l'imaginaire collectif dans une grande partie de la société. Bien sûr, on ne convaincra jamais les plus racistes, les néolibéraux*les les plus extrêmes, et au-delà les personnes qui n'ont aucun intérêt à ce que le système change. Mais il y a aussi beaucoup de personnes indifférent*es, happé*es par leur vie et déçu*es par la politique et le politique. Ielles n'ont pas le temps de se poser ces questions, mais avec des imaginaires contradictoires puissants, on peut peut-être réussir à les entraîner dans des mouvements pour le changement.


D : L'ouvrage The Revolution Will Not Be Funded (Duke University Press, 2017) du collectif Incite! décrit l’impact délétère de la philanthropie privée sur les luttes. L’emprise de la philanthropie a prospéré sur fond d'ultra-capitalisme. Celle-ci cherche à blanchir, par une certaine générosité hypocrite, les grandes fortunes responsables d'immenses dégâts sociaux. Ielles prétendent les réparer en saupoudrant des miettes de leurs fortunes dans le champ social. Pourtant, il est évident que les gestionnaires des milliards de ces fondations ne paieront jamais pour renverser le système, comme le décrivent Becky Bond et Zack Exley dans Rules for Revolutionaries (Chelsea Green Publishing, 2016). Comment se fait-il que beaucoup des mouvements de luttes soient financés par la philanthropie privée et comment cela fonctionne-t'il ?

MM : On est sur un cadre un peu différent de ce que l'on connaît en France, où les associations sont souvent financées par des mairies, des municipalités ou par l'État – ce qui pose souvent un certain nombre de problèmes. La société civile, structurée en associations, n'est pas très organisée politiquement. L'histoire de SOS Racisme, par exemple, c'est l'histoire – à partir de bonnes intentions – de la cooptation par le Parti socialiste de la mobilisation dans les quartiers populaires. Aux États-Unis, c'est différent. Depuis le XIXème siècle, il y a une société civile extrêmement active et il y a toujours une couche entre la population et les instances fédérales comme locales, cela était déjà très bien décrit par Tocqueville. Il y a une tradition d'organisation de la société civile qui est plus importante qu’en France, dans une société que je dirais politiquement plus libérale. Le mouvement des droits civiques avait déjà été financé par de grandes organisations, par des fondations. Ce capitalisme philanthropique, ou « philanthrocapitalisme » a émergé dès le début du XXème siècle. Il est extrêmement puissant, puisque chaque milliardaire a sa fondation. C'est cette fois l'idéologie véritablement libérale, au sens économique du terme, qui consise à reverser des miettes de l'argent accumulé, vers le champ social. L'intervention sociale aux États-Unis s'est beaucoup structurée par le philanthrocapitalisme, à mesure que les dirigeant*es rognaient l'état-providence et pratiquaient l'austérité. Il s'est substitué à de nombreuses interventions de l’État, notamment dans le domaine de la pauvreté.

Dans le contexte actuel de la présidence Trump, mais aussi en raison de la l'urgence climatique, certaines petites fondations privées ont pu financer des luttes. Une partie des mouvements sociaux et leurs interventions sociales continuent à être financées par la philanthropie privée, ce qui pose des problèmes au quotidien et beaucoup de risques de cooptation. Souvent, les organisateur*ices sont empêtré*es dans la recherche permanente de financements, ce qui ne leur permet pas d'organiser les actions comme il le faudrait. Cela pose effectivement un problème. Tous les personnes concernées le disent : « Oui, on le sait, la révolution ne sera pas financée. » Ce qui est intéressant, c'est que de nouveaux types de financements se développent pour ces mouvements. Il y a d'une part le crowdfunding, de l'argent levé directement auprès des adhérent*es et des personnes intéressées par la lutte. La campagne de Bernie Sanders a montré que c'était possible : Bernie Sanders a levé par deux fois énormément d’argent. Il y a beaucoup de candidat*es locaux*les de gauche qui récoltent de l'argent auprès des gens qui veulent voter pour elleux, pour les pousser face aux candidat*es démocrates qui bénéficient de beaucoup d'argent de la part des lobbies et de la part de grandes entreprises. Il se crée un écosystème de financement alternatif et on en est qu'au début.

Ces activistes sont parfaitement au courant de l'ambiguïté que la philanthropie peut créer, donc c'est évidemment un problème pour elleux. Par rapport au contexte français, je dirais tout de même que, au moins, ces organisations sont financées. Cela peut certainement émousser leur capacité de radicalité, c'est certain. C'est un problème quand on veut défendre des politiques radicales, mais au moins ces organisations peuvent distribuer des salaires, peuvent lancer des offensives médiatiques et peuvent financer des organizers qui vont organiser les campagnes. C'est très différent du contexte français. Alors qu'on a beaucoup parlé des violences policières pendant des années, la plupart du temps,  les militant*es contre les violences policières sont seul*es et sans ressources, du moins c'était le cas avant le Comité La Vérité pour Adama Traoré, qui est heureusement un petit peu plus soutenu. Ielles ont bien sûr la force des familles et des collectifs autour d'elleux, mais en termes de ressources ce n'est pas du tout suffisant. Il serait temps de créer un écosystème de financement pour les activistes en France ou en Europe, qui leur permettrait d'être plus à l'aise et d'avoir de la visibilité pour bâtir des campagnes sur le long terme.



D: Pour finir, « sommes nous près de la victoire » ?

MM : Je n’en ai aucune idée, et je pense même que c’est mal parti. Mais ces activistes nous apprennent que nous n’avons pas le choix. Nous avons encore moins le choix aujourd’hui. Leur monde, aux États-Unis, est invivable. Notre monde est invivable. Les crises se succèdent, elles sont multiples. Nous avons récemment connu la pandémie, qui suscite une nouvelle crise économique, dix ans après une crise économique massive et historique. Il ne nous reste que quelques années pour agir de façon substantielle sur l'environnement et éviter une catastrophe climatique. Changer l'imaginaire, gagner, convaincre, créer les conditions de politiques radicales et inclusives : cela ne passe pas par des indignations sur les réseaux sociaux, des interventions plus ou moins ponctuelles, mais par l’organisation, par des mouvements qui mettent la pression sur les puissants et cherchent, pourquoi pas, à les remplacer. Encore une fois: il n'y a pas le choix.



Mathieu Magnaudeix, Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains, Paris, Éditions La Découverte, 2020, disponible ici et en librairies.






24.08.2020
Mathieu Magnaudeix


Thanks for Nothing : art, bonne conscience et optimisation fiscale

07.07.2020
Documentations
Enquêtes 

 

« Il n’y a pas d’erreur plus désastreuse que d’attendre de la charité qu’elle remplace la justice sociale. »
William Jewett Tucker cité dans Lionel Astruc, L’art de la fausse générosité : la Fondation Bill et Melinda Gates, Actes Sud, 2019, p. 41





Depuis trois ans, Thanks for Nothing fait partie de l’écosystème de l’art contemporain français. Créé en 2017 par Marine Van Schoonbeek (ancienne directrice de la Galerie Chantal Crousel), Blanche de Lestrange (directrice adjointe de la FIAC), Anaïs de Senneville (responsable de la programmation des Amis du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris), Bethsabée Attali (directrice de projet) et Charlotte von Stotzingen (directrice du Zürich Art Weekend et co-fondatrice de Startup Lions), cette « plateforme  philanthropique » a pour but, d’après son site internet , de « concevoir des formats innovants d’événements culturels et solidaires ». Elle souhaite lier l’art contemporain et un « engagement social concret » à travers différentes formes d’actions : expositions, ventes aux enchères, événements, conférences … Les trois axes directeurs des actions de l’association sont énoncés comme « la défense des droits humains, l’éducation et la protection de l’environnement ».
Sa première action publique fut une vente aux enchères, intitulée We Dream Under the Same Sky, organisée en septembre 2017 au Palais de Tokyo avec le soutien de Chantal Crousel, Niklas Svennung (directeur de la Galerie Chantal Crousel), Julie Boukobza (chargée du programme de résidence LUMA Arles), Maja Hoffman (Fondation Luma), François Pinault (Christie’s), Azzedine Alaïa (via sa galerie), BETC et Claudine Colin Communication. Tout ce beau monde était réuni en « faveur des réfugiés ». Les bénéfices de cette vente aux enchères (2 millions d’euros) furent en effet reversés à cinq associations qui accompagnent les réfugié·e·s en Europe : Migreurop, Anafé, La Cimade, Centre Primo Levi et THOT. Cet événement, salué par la presse comme un succès, permis à Thanks for Nothing de pérenniser l'action de leur jeune association. Depuis, elle a participé à la Nuit Blanche (à deux reprises), a organisé plusieurs événements, des ateliers dans des écoles et des journées de rencontres autour de la philanthropie privée, avant de franchir un nouveau cap d'institutionnalisation.

Ainsi en février 2020, l’association Thanks for Nothing annonce être lauréate de la consultation de la Ville de Paris, pour occuper à partir de 2023 plus de 4000m2 de l’ancien hôpital Saint-Vincent de Paul [1] (où se trouve actuellement les Grands Voisins) dans le 14e arrondissement. Le projet, dont on sait peu de choses, en dehors d’une courte présentation, semble être cohérent avec les actions portées par l’association jusqu’à présent. Intitulé La Collective, ce nouvel « équipement culturel » se revendique comme « un centre d’art et de solidarité qui vise l’excellence artistique, l’accessibilité à tous les publics et ce, avec un rayonnement international ». Thanks for Nothing animera ce lieu en collaboration avec Makesense, Emmaüs Solidarité et le Refugee Food Festival. Le projet s’articule autour d’un espace de 1 000 m2 destiné aux expositions et événements, un programme de résidence d’artistes (« Villa Denfert ») de vingt ateliers à destination de projets artistiques, sociaux et environnementaux, des ateliers de production et de formation d’artisanat d’art, un incubateur de startups de l’économie sociale et solidaire (animé par Makesense), un restaurant solidaire (animé par le Refugee Food Festival), un centre d’hébergement d’urgence d’Emmaüs Solidarité et une « promenade artistique ».  On imagine bien les élu·e·s parisien·ne·s s’extasier devant une tel avalanche de mots clefs répondant à la perfection aux tendances actuelles du capitalisme vert [2] : le projet souhaite associer « les habitants et l’ensemble des savoir-faire » du quartier, « générer un système d’économie circulaire à l’écoute des enjeux environnementaux et de réinsertion professionnelle », favoriser « la participation citoyenne », « s’inscrire dans l’histoire des lieux », être « accessible à tous » …
Sur le site internet de l’association sont listés sobrement les « opérateurs » du projet : le promoteur immobilier Altarea Cogedim, le bailleur CDC-Habitat et l’opérateur immobilier Histoire & Patrimoine. C’est en se rendant sur les sites internet de ces derniers qu’on apprend que ce nouveau lieu « solidaire » s’inscrit dans un programme bien plus large de promotion immobilière et de capitalisation foncière incluant « une centaine de logements [locatifs ou disponibles à la vente, NDLR], des commerces et des locaux d’activité ». Vu les prix atteints par l’immobilier dans la capitale (10 114 euros le m2 en moyenne dans le 14e arrondissement), et le type de projet en vogue proposé (ce dernier coche en effet toutes les cases : « inclusif », « durable », « écoquartier », « réhabilitation bas carbone »), on peut facilement imaginer la rentabilité d’un tel programme dont le centre d’art ne semble être qu’une façade aguichante pour obtenir des terrains publics de la Ville de Paris qui seront ensuite transformés en lieux privatifs et rentables.

Dans son livre Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World, Anand Giridharadas démontre que s’il est « indéniable que l'élite d'aujourd'hui fait partie des élites les plus socialement concernées de l'histoire » [3] , cette dernière a créé une nouvelle philanthropie qui vise à transformer l’aide sociale en opportunité entrepreneuriale. La création de Thanks for Nothing, telle que décrite par Marine Van Schoobeek, sa présidente, semble illustrer à merveille cette idée : « [...] beaucoup de personnes avec qui on travaillait nous disaient “Face à la crise des réfugiés, des sans-abri, des inégalités femmes-hommes, j’ai envie d’agir mais je ne sais pas quoi faire.” Parce ce que ce ne sont pas des humanitaires de terrain ! Ils n’ont pas toujours le temps de se renseigner sur quelle association fait quoi, etc. Il y avait une proximité naturelle dans les idées, mais qui ne trouvait pas sa forme d’expression. Ce qu’on a déployé avec Thanks for Nothing, c’est une structure dont la spécialité est précisément de faire le pont entre ces deux mondes : on scanne le monde de l’art, on scanne le monde associatif, et on propose un format clef en main pour les deux acteurs afin qu’ils s’engagent ensemble [4]. ». On y retrouve les mêmes étapes que pour n’importe quelle création de startup : identification d’un besoin, étude de marché, formalisation d’une offre et / ou d’un service.
Toujours d’après Anand Giridharadas, ces nouveaux·elles philanthropes « ont donné naissance à des théories du changement édulcorées qui sont personnelles, individuelles, dépolitisées, respectueuses du statu quo et du système, et pas le moins du monde perturbatrices » [5]. En se baladant sur le site de Thanks for Nothing ou en lisant leur communication, on est bombardé de formules toutes faites (« vous n’avez même pas besoin de vous déplacer quelque part, c’est l’engagement qui vient à vous [6] ») qui font la promotion d’une vision du « progrès social » complètement apolitique, soustraite à une remise en question des structures sociales, culturelles, politiques et économiques dans lesquelles nous vivons, au profit d’une adaptation au capitalisme fondée sur la philanthropie privée et un engagement personnel et individuel. « On veut transmettre l’idée que partout, dans tous les milieux, on peut s’engager et apporter cet impact social [7].» Il faut analyser ces termes et ce langage pour déconstruire les mythologies et fantasmes sur lesquelles sont basées cette association et ses actions.

« Thanks for Nothing place au fondement de ses initiatives l’impact de l’art dans la société et son pouvoir d’éveil des consciences[8] » Le supposé impact que l’art aurait en transmettant des messages « progressistes » dans le but d’éveiller les consciences est une des premières mythologies sur laquelle se fonde ses actions : « Pour moi, l’art est engagé par essence. C’est un monde de convictions.[9] » Ces affirmations font partie d’un récit récurrent qu’on aime se répéter dans le monde de l’art contemporain, sans avoir aucun fait, aucune donnée pour l’étayer. Il me semble presque risible aujourd’hui d’affirmer qu’une œuvre de Michelangelo Pistoletto permettrait une sensibilisation aux problèmes écologiques plus effective que celle des milliers d’études scientifiques existantes, articles de presse, photographies des ours blancs en Arctique, des feux de forêts australiens, ou encore des effets observables directement dans nos environnements (« il y a plus     d’hiver », « plus de printemps », « plus d’été », …). Et même si cette révélation a finalement lieu  (« Grâce à cette boule en papier mâché j’ai compris que le monde était en danger »), dans la grande majorité des cas, cela s’arrête là. Elle n’est pas suivie d’effets concrets, la révélation seule semble nous donner l’impression d’avoir accompli un acte politique.
Enfin, l’organisation même du monde de l’art tend à faire penser qu’il n’est pas l’endroit où les consciences sont éveillées à l’écologie ou aux inégalités.. Si le public devait véritablement recevoir ces œuvres  « éco-conscientes » comme des épiphanies, les œuvres écolos de la biennale de Lyon auraient-elles été financées par Total ? Le Qatar se serait-il permis de promouvoir une exposition intitulée Notre monde brûle ? Le milieu de l’art contemporain attire encore, et en France de plus en plus, du mécénat de la part d’entreprises et d’organisations qui profitent des inégalités et des violences qui traversent notre planète aujourd’hui : plusieurs grandes marques de luxe françaises ayant bâti leur business model sur les inégalités (en vendant des sacs à des riches toujours plus riches, fabriqués par des pauvres toujours aussi pauvres) ;  les grandes entreprises de pétrochimies, en passant par les promoteurs immobiliers qui se servent de leurs actions de mécénat pour augmenter la valeur de leurs parcelles, ou par les entreprises pharmaceutiques, le secteur est loin d’être ce monde de bisounours éveilleur de conscience.

Thanks for Nothing promeut également une image lisse et positive de la philanthropie comme vecteur positif de changement dans les champs social, écologique, et artistique. Mais, tout le monde n’est pas convaincu par cette idée. De nombreux·ses chercheur·ses et journalistes ont approché les côtés plus sombres ou opaques de la philanthropie privée, notamment aux États-Unis, en soulignant sa nature antidémocratique, la menace qu’elle fait porter sur les services essentiels du secteur public par la déduction fiscale, et son manque d’impact à moyen et long terme [10]. Dans ces travaux, on retrouve l’idée que la logique de la charité, défendue par la philanthropie privée, s’oppose à celle de l’impôt, comme le rappelle l’économiste française Julia Cagé :  « Payer vos impôts et ne venez pas ensuite nous faire la charité. Ça fait partie des choses qui me semble dangereuses pour l’avenir, cette logique de la philanthropie des riches qui font preuves de générosité, qu’on a même pas besoin de taxer car ils donnent d’eux-même, c’est quelque chose de très américain qu’on est complètement en train d’importer [...] [Ce sont] des gens qui font sécession [...] parce qu’ils ne paient pas leurs impôts et ensuite ils viennent faire la charité et il faudrait en plus les remercier. Ils ruinent les hôpitaux, ils ruinent l’éducation nationale sans payer leurs impôts et derrière ils vont donner un peu à un musée, un peu à un hôpital et [...] il faudrait dire “ohlalala, merci beaucoup pour votre générosité” ! Mais c’est pas ça le bien public. [11] » Elle rappelle les tentatives répétées des plus riches français·e·s pour échapper à l’impôt par le biais de l’évasion ou de l’exil fiscal, le vote pour des candidat·e·s néolibéraux (comme Emmanuel Macron) mais également  par la logique de la charité qui grâce à la défiscalisation (60 %) permet aux plus riches de décider du lieu d’investissement de leurs contributions plutôt que de laisser le mécanisme de la distribution par l’impôt se faire. Suivant le modèle britannique [12], notre gouvernement a fait le choix, plutôt que de soutenir les prestations pour les pauvres (de plus en plus rognées ces dernières années), de promouvoir des solutions d’entreprise ou d’association sociale [13] et de présenter la philanthropie comme un agent bénéfique pour la cohésion sociale. Ce n’est bien sûr pas le cas. La philanthropie, c’est une manière pour les plus riches de s’acheter une rédemption, de flatter leurs egos et d'améliorer leur image en validant un paternalisme classiste anachronique. De l’autre côté du prisme, les personnes qui en bénéficient sont pieds et poings liés, dépendantes, assujetties à une position de soumission rarement expérimentée avec les aides publiques. L’argent privé peut disparaître du jour au lendemain, sans préavis. En outre, parce qu'elles reposent sur l'exonération fiscale, ces actions philanthropiques érodent les dépenses du secteur public et l'affaiblissent, rendant ainsi les personnes les plus fragiles de plus en plus dépendantes d’aides extérieures.

Thanks for Nothing, comme de nombreuses autres organisations culturelles, s'accommode complètement de cette situation en glorifiant l’idée qu’un engagement individuel est bénéfique à la société civile, tout en utilisant des techniques publicitaires racoleuses dignes d’un site de hard-discount en mettant en valeur, à chaque fois qu’un don est mentionné, son montant après déduction fiscale. Selon ces montants chaque donateur·rice·s peut devenir « Thinker » (« pour 120 euros par an, coût réel après défiscalisation 40 euros, le Thinker pense au monde de demain et croit en l’impact positif de l’art sur la société »), « Dreamer » (« participation de 250 euros par an, coût réel après défiscalisation : 85 euros, le Dreamer rêve le monde de demain et croit en l’impact positif de l’art sur la société »),  « Maker » (« participation de 600 euros par an, coût réel après défiscalisation : 204 euros, le Maker réfléchit au monde de demain et s’y projette. Il croit en l’impact de l’art sur la société et visualise l’étendue des possibles »), ou « Leader » (« participation de 1500 euros par an, après défiscalisation : 510 euros, le Leader construit le monde de demain. Il croit en l’impact de l’art sur la société et y contribue au quotidien »). Pour chaque catégorie de soutien, les donateur·rice·s reçoivent des contreparties plus ou moins alléchantes : des invitations aux événements de l’association, une invitation pour la visite d’une collection privée, une invitation insolite avec une personnalité du monde de l’art, un produit dérivé, une adresse email dédiée, etc.


Capture d’écran du site internet Thanks for Nothing


Capture d’écran du dossier mécénat de Thanks for Nothing 



Une autre tendance de la philanthropie privée est l’individualisation des problèmes, ce qu’Anand Giridharadas nomme le « zooming in » qui s'appuie sur la responsabilisation des individus, un des fondements de l’idéologie néolibérale. « Individualiser le problème, c’est le réduire [14] »... en camouflant ses racines et causes structurelles. Dans la communication de Thanks for Nothing, il est souvent question de « publics défavorisés », mais sans jamais donner de précisions sur pourquoi, comment et par qui ces publics ne sont pas favorisés. Cette même logique de lissage d’une réalité complexe se retrouve dans les actions portées par l’association. Pour aborder la question écologique par exemple, Thanks for Nothing organise la performance Sculpture de promenade de Michelangelo Pistoletto qui consiste « en la déambulation d’une sphère de journaux, évoluant au fil des relations humaines. Mappemonde d’initiatives positives sur l’environnement, images du présent en mouvement dans l’histoire, la sculpture transforme la ville en espace de jeu pour la ré-enchanter de surprises visuelles, de perceptions changeantes d’échelle, de formes, d’espaces et de textures [15]. » Traduction : faire rouler dans les rues de Paris une sphère faite de vieux journaux pour sensibiliser de manière positive à l’écologie.


Capture d’écran du compte Instagram de Thanks for Nothing 

Un des phénomènes allant de pair avec la philanthropie est le greenwashing (ou selon les cas de socialwashing). Le greenwashing est conçu pour donner l’impression qu’une entreprise ou qu’une institution fait plus pour protéger l'environnement qu'elle ne le fait réellement ; le socialwashing fonctionne de la même manière mais avec des initiatives à visées sociales et solidaires. Dans sa plaquette destinée aux entreprises, Thanks for Nothing assume pleinement la récupération potentielle de ses actions par des entreprises mécènes pour redorer leur image. Dans les arguments avancés pour solliciter les dons, elles listent en effet : «[...] vous pouvez communiquer sur vos engagements RSE [auprès de l’association, NDLR] », « Fidélisez vos clients par le biais de nos événements et de contreparties », « Ajoutez de nouveaux points de discussions à vos pitch clients », « Enrichissez vos projets des valeurs [...] que portent Thanks for Nothing », « Donnez à vos équipes de nouvelles façons de s’investir et de s’impliquer dans vos projets en valorisant vos engagements », etc. Outre l’aspect publicitaire et mercantile sur lequel jouent le greenwashing ou le socialwashing, ces derniers sont, en outre, très peu opérant pour s’attaquer aux problématiques qu’ils affichent en surface ; ainsi, comme l’écrit Leyla Acaroglu : « [...] le greenwashing est aux entreprises ce que le câlin aux arbres est aux individus qui disent se soucier de l'environnement, c'est une référence symbolique qui n'a que peu de résultats réels. De plus, il ne fait que semer la confusion dans les esprits lorsqu'il s'agit de résoudre un problème [16]. »
Thanks for Nothing s’engouffre complètement dans cette confusion. Elle n’est pas une association qui agit directement sur le terrain, mais joue un rôle de support (de « plateforme philanthropique ») dans le but de monter des projets artistiques associant des projets artistiques et solidaires. On peut interroger l’efficacité de cet enrobage artistique, les actions mises en avant par l’association semblent plus symboliques qu’autre chose, et reprennent souvent les poncifs du genre. Par exemple, le fameux « pour un X, un arbre planté » (dans le cas de Thanks for Nothing, vous pouvez remplacez X par « participant à la performance du Troisième Paradis », mais de nombreuses variations existent « un achat », « une recherche », « 1 euro » …), ou encore les tee-shirts « solidaires ». Depuis des décennies, on nous vend des tee-shirts marketés « solidaires » avec des beaux messages dessus. Au cours de ma vie j’ai acheté un nombre incalculable de tee-shirts qui devaient aider à changer le monde. Je pense qu’on peut se permettre d’affirmer une seule chose à ce sujet : on ne change pas le monde avec des tee-shirts. Pourtant, en avril 2020, Thanks for Nothing commercialise un tee-shirt solidaire pour la défense des droits des femmes, et notamment pour soutenir les femmes confinées victimes de violences conjugales. Ce projet est porté avec les commissaires Lucia Pietroiusti et Asli Samadova et l’artiste Alex Cecchetti [17] qui le décrit en ses termes : « Ce projet vient tout juste d’être créé en cette période d’urgence avec une forte pression émotionnelle. Nous souhaitons agir rapidement et être aussi efficaces qu’un haïku : en allant droit au but et là où cela est nécessaire. Mais tout ce que nous pourrons faire dépendra aussi beaucoup du soutien de chacun d’entre vous. Alors, ensemble aidons la poésie à sauver des vies [18] ». À l’heure où de nombreux syndicats interpellaient les pouvoirs publics sur la nécessité de fermer les industries non prioritaires pour ne pas exposer les travailleur·euse·s et à réduire le plus possible les flux de courrier et de colis, il aurait peut être fallu y réfléchir à deux fois avant de lancer la production d’un tee-shirt dans le pays le plus touché d’Europe par le Covid-19, le Royaume-Uni.


Capture d’écran de la newsletter du 8 mai 2020 de Thanks for Nothing


L'idée que la philanthropie et la charité sont les solutions aux problèmes du monde repose sur l'idée que les riches et les grandes entreprises capitalistes devraient prendre en charge la lutte contre la pauvreté, la maladie, etc. Mais pour que leurs actions soient efficaces, il faudrait qu’il·elle·s acceptent d’agir de manière socialement destructrices. Parvenir à une redistribution plus égalitaire des richesses ou réduire le réchauffement climatique impliquent pour ces élites de sacrifier une grande partie de leurs privilèges et de leurs profits, ce à quoi la grande majorité se refuse. Il·elle·s veulent « changer le monde sans rien perdre, ne pas transformer leur mode de vie ou devoir renoncer à leurs privilèges. Ils vont donc tenter de se donner le "beau rôle" en se présentant comme leader du changement social, tout en faisant tout pour maintenir le statu quo. [19] » Leurs efforts philanthropiques, libres de toute forme de contrôle ou de surveillance démocratique, sont souvent inefficaces et servent leurs propres intérêts (en terme d’image notamment) aux dépens de ceux qu'il·elle·s prétendent aider. Les actions de Thanks for Nothing, et son discours apolitique sur « l'art engagé » rentrent complètement dans ce schéma.
À l’opposé, des collectifs proposent des alternatives au modèle de la philanthropie privée pour palier aux insuffisances de l'État en terme de santé, de culture, d’éducation, d’écologie, de suffisance alimentaire ou d'accompagnement des plus fragiles. La crise du Covid-19 a accentué ce phénomène. Ces groupes ne créent pas des sphères en papier mâché, ne vendent pas de tee-shirt solidaire, ne plantent pas des arbres, mais tentent d'imposer des rapports de forces concrets avec les structures de pouvoir en place afin d'expérimenter des modes de vie fondés sur l'entraide et l'autogestion.




[1] Précisément la Façade Denfert et un nouveau bâtiment contemporain qui sera réalisé par les architectes Tham & Videgård.
[2] Système économique capitaliste qui respecterait le rythme de renouvellement des ressources et le fonctionnement de la biosphère. «Le capitalisme vert, c'est la continuation d'un système qui dans son principe est destructeur de l'environnement et qui, dans sa dernière phase, s'est traduit par une expansion extraordinaire des inégalités. C'est seulement une construction et un habillage idéologique pour faire croire que l'on peut évoluer par rapport à l'environnement sans changer les déterminants fondamentaux de nos régulations sociales, de notre système économique et de la répartition des pouvoirs dans cette société. » Hervé Kempf cité dans Pascal Canfin et Hervé Kempf, « Le capitalisme vert, ça n’existe pas », 30 avril 2009, disponible ici.
[3] Anand Giridharadas cité dans Chris Lehmann, « The Philanthropy Racket », Jacobin, 25/08/2018, disponible en ligne ici.
[4] Sarah Diep, « Thanks for Nothing : "susciter le premier pas d’engagement citoyen" à travers l’art » entretien avec Marine Van Schoobeek, L’info durable, 22/02/2019, disponible ici.
[5] Anand Giridharadas cité dans Chris Lehmann, « The Philanthropy Racket », Jacobin, 25/08/2018, disponible en ligne ici.
[6] Sarah Diep, « Thanks for Nothing : "susciter le premier pas d’engagement citoyen" à travers l’art » entretien avec Marine Van Schoobeek, L’info durable, 22/02/2019, disponible ici.
[7] Sarah Diep, « Thanks for Nothing : "susciter le premier pas d’engagement citoyen" à travers l’art » entretien avec Marine Van Schoobeek, L’info durable, 22/02/2019, disponible ici
[8] Extrait de la présentation de l’association sur son site internet.
[9] Sarah Diep, « Thanks for Nothing : "susciter le premier pas d’engagement citoyen" à travers l’art » entretien avec Marine Van Schoobeek, L’info durable, 22/02/2019, disponible ici
[10] Pour un bon résumé de tout cela en 11min voir Philanthropie : Le capital se fout de la charité - #DATAGUEULE 93, disponible ici
[11] Julia Cagé interviewée par Lauren Bastide pour le podcast La Poudre, épisode 71, 23 avril 2020, disponible ici.
[12] Stephanie Polsky,  « Feeding into Scarcity », Jacobin, 02/05/2015, disponible ici
[13] Voir le programme de campagne d’Emmanuel Macron disponible ici
[14] Anand-Giridharadas cité dans Anne Monier, “Le mythe de la philanthropie”, Le Monde des Idées, publié le 14 octobre 2019, disponible ici.
[15] Extrait de la plaquette présentant le projet de Thanks for Nothing pour la Nuit Blanche 2019
[16] Leyla Acaroglu « What is Greenwashing? How to Spot It and Stop It » publié sur Medium le 8 juillet 2019 disponible ici.
[17] Deux autres tee-shirts ont depuis été produits avec Laure Prouvost et Ariana Reines
[18] Voir le site internet de Thanks for Nothing
[19] Anne Monier, “Le mythe de la philanthropie”, Le Monde des Idées, publié le 14 octobre 2019, disponible ici.





07.07.2020
Documentations
Enquêtes


Le silence fait violence

01.07.2020
Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède en solidarité avec Black Lives Matter
Lettres ouvertes





Il y a deux semaines, Temi Odumosu, une universitaire basée en Suède a posé une question : avons-nous le courage de nous engager avec Black Lives Matter et de nous confronter à la prévalence du racisme dans la vie artistique nordique [1] ? Le silence insistant des institutions artistiques en Suède semble répondre avec un « non » retentissant. Pourquoi ce silence institutionnel ? Est-ce que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées doivent rester apolitiques et neutres pour ne pas compromettre leur financement ? Est-ce que BLM est là-bas, mais pas ici ? Qu’est-ce que cela signifie de rester aussi silencieux·se ? De quoi ce silence est-il le symptôme ?

Avec cette lettre, nous, artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède, demandons que les institutions culturelles suédoises se confrontent aux problèmes soulevés par BLM, les écoutent et se mettent à l’œuvre pour répondre à ces questions urgentes. Non, pas un petit rafistolage ; nous voulons voir un développement à long terme de stratégies d’action pour engager un changement réel et tangible et refondre le paysage culturel suédois à travers des pratiques anti-racistes au quotidien.

Ainsi, nous insistons pour que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées s’emparent des questions raciales au-delà des enjeux de représentation ou de simples actions de surface. Nous sollicitons un état des lieux structurel et une redistribution du pouvoir et des ressources. Nous voulons que vous traitiez ces problèmes dans chaque lieu d’exclusion possible, même dans les principes qui limitent votre compréhension des questions raciales et empêchent de constater l’étendue et l’enracinement de ces problèmes.

L’incapacité à reconnaître et à comprendre la portée, l’urgence et l’importance de BLM ici en Suède démontre l’insularité criante caractéristique d’une utopie social-démocrate imaginaire faite de blanchité et de privilèges immenses [2].

Cette myopie chronique obscurcit l’ampleur de la centralité et de l’institutionnalisation de la blanchité, qui s’exprime à travers les dénis [3] de la discrimination raciale et de la violence coloniale qui ont construit l’image libérale que l’élite culturelle et la classe moyenne aisée en Suède ont d’elles-mêmes. Ce sujet a été clairement abordé l’année dernière dans un essai de Santiago Mostyn, artiste basé en Suède [4]. « La Suède n’a pas connu de mouvement des droits civiques, et aucune reconnaissance publique des génocides commis sur les populations indigènes », écrit Mostyn, « pendant ce temps-là, une fraternité restreinte et confortable de l’élite culturelle, convaincue de ses propres idées progressistes, accapare l’identité du pays orientée vers le consensus. » D’autre part, Mostyn fait référence au « registre ethnique » illégal des populations Rrom initié par la police de Malmö en 2013, que l’auteur définit comme « n’étant pas une anomalie » mais « une continuité de forme ».

Dans la langue suédoise, vardagsrasism (racisme ordinaire) est un mot utilisé par les personnes blanches pour indiquer une forme « légère, douce » de racisme « qui n’a pas besoin d’être prise vraiment au sérieux ». Comme si le racisme avait jamais été quelque chose dont les corps pouvaient simplement oublier [5]. Plus d’un quart de la population suédoise a une ascendance étrangère – comprenant 350 000 Afro-suédois·e·s, arrivé·e·s pour la plupart dans les cinquante dernières années [6]. Les communautés noires, autochtones, rroms ainsi que les autres communautés minoritaires en Suède sont assujetties à cette « continuité de forme » qui se manifeste par des pratiques discriminatoires bien identifiées sur le marché du travail [7], à travers la fréquence des crimes de haine à motivation raciale [8] et dans l’accessibilité au logement, en particulier pour les personnes ayant des noms arabes ou musulmans [9].

Quand les artistes et les travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC (Black, Indigenous and people of color : Noir·e·s, a et personnes de couleur) racontent leurs expériences du racisme à leurs collègues blanc·he·s, iels rencontrent généralement de l’incrédulité, de la surprise et de la confusion : « Comment cela peut-il arriver ici ? Nous n’avons pas de racisme
ici [10]. » Le racisme est omniprésent en Suède ; le fait que le racisme n'apparaît pas régulièrement dans votre quotidien est un signe de privilège, pas une preuve incontestable que celui-ci n’existe pas. Ceci est un exemple parmi d’autres de l’injonction permanente à la contorsion de la réalité imposée aux personnes BIPoC : une injonction à neutraliser, à trivialiser et à éviter cette réalité afin d’accommoder le confort blanc. Comment peut-on parler de racisme dans une culture orientée vers le consensus ?

Cette lettre s’adresse aux organisations culturelles suédoises (voir la liste complète ici) avec un appel à agir. Nous vous appelons à répondre à ces questions comme si elles étaient les vôtres. Nous faisons appel à vous pour reconnaître et comprendre les réalités vécues par les personnes BIPoC aujourd’hui en Suède.

●     Quand un·e employé·e ou un·e étudiant·e est le sujet de d’actions ou de propos racistes, quelle est la procédure standard pour prendre en compte cette situation ? Est-ce que la procédure apporte un espace sûr pour leur permettre de s’exprimer, de dénoncer des situations et/ou des personnes, ou est-ce qu’au contraire iels risquent leur travail/leurs relations avec leurs collègues et leurs professeur·e·s ? Comment pouvez-vous garantir leur sécurité ?
●     Y a-t-il des personnes BIPoC dans votre conseil d’administration, ou actives à un niveau décisionnaire/politique dans votre institution ?
●     Parmi les personnes BIPoC employées par votre institution (s’il y en a), combien d’entre elles travaillent dans les équipes curatoriales, dans les comités de sélection ou dans les postes d’encadrement dans votre institution ? Quelle proportion de ces personnes a un contrat à durée indéterminée, un contrat avec un nombre d’heures fixe, ou même simplement un contrat ?
●     Combien d’artistes BIPoC sont représenté·e·s par vos galeries, collections, programmes publics, programmes de résidence et ont obtenu vos bourses ?
●     Combien d’artistes et de travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC invitez-vous à participer à des programmes publics qui ne sont pas centrés sur la suprématie blanche, le racisme, les politiques identitaires ou d’autres sujets centrés autour de la couleur noire ou de la
race [11] ?
●     Comment décentrez-vous la blanchité et le canon occidental dans votre organisation, vos collections et vos programmes publics [12] ?
●     Est-ce qu’un·e artiste BIPoC peut peindre une nature morte surréaliste représentant des oignons ? Sont-iels traité·e·s de la même manière que les artistes blanc·he·s ? Ont-iels les mêmes droits à l’opacité, à la liberté d’expression et au choix des sujets ? Ont-iels les mêmes droits à la poésie et au jeu ? Continuent-iels à avoir de la valeur si leurs œuvres ne fonctionnent pas clairement de manière discursive, diasporique ou comme entités de la diversité pour votre institution ? S’iels n’incarnent pas clairement votre bienveillance, votre progressisme ou votre bonne volonté ?
●     Y a-t-il un espace dans votre institution pour une auto-évaluation critique de votre programmation publique, de votre engagement, des problèmes structurels en lien avec la race ? Y a-t-il un espace pour traiter de ces problèmes et se demander : que peut-on mieux faire ? Ou n’y a-t-il qu’un espace pour lister les aspects positifs [13] ?
●     Comment pouvez-vous soutenir et activement amplifier les voix BIPoC dans votre communauté ? Comment pouvez-vous créer plus d’espace pour elles ? Comment les rémunérez-vous ?
●     Qui écrit sur l’art et la culture dans votre institution ou votre galerie ? Emails, communiqué de presse, cartels, publications, descriptions d’évènements, catalogues, etc.
●     Est-ce que les personnes BIPoC reçoivent une compensation pour le travail émotionnel supplémentaire réalisé quand elles travaillent dans des institutions blanches en tant que personne non blanche [14]
●     Existe-t-il des chartes anti-racistes en place dans votre institution ? Comment fonctionnent-elles ? Y a-t-il un impératif institutionnel à s’auto-éduquer et à éduquer ses collègues de manière proactive au travail anti-raciste ? Si oui, à quoi est-ce que cela ressemble ? Quelles actions avez-vous mis en marche à partir de là ?
●     Y a-t-il une pratique continue de redéfinition, de recontextualisation et de réévaluation de l’art public dans votre région, à votre charge ou à vos soins ?  Y a-t-il dans votre région de l’art public qui, par exemple, a été réalisé par le sympathisant nazi Carl Milles, ou qui représentent « les Maures »/des caricatures de personnes noires ? Si oui, comment sont-elles contextualisées ? Ces œuvres d’art sont-elles nuisibles pour le public ?
●     Pourquoi votre organisation culturelle ou éducative n’a-t-elle pas montré publiquement une solidarité avec le mouvement Black Lives Matter ?
●     Quels intérêts sont prioritaires dans votre institution ? Quelles voix comptent ? Qui vous autorisez-vous à ignorer ? Qui souhaitez-vous comme public?
●     Dans le cadre d’un programme éducationnel ou pédagogique, qui est éligible pour postuler ? Quel est le processus d’embauche pour des postes d’enseignement ? Sur quels critères est jugé le travail d’un·e étudiant·e ? Avez-vous déjà pris acte de démanteler la suprématie blanche dans votre curriculum ? Quels changements dans les infrastructures ont été mis place pour permettre aux étudiant·e·s non-européen·ne·s d’étudier dans votre institution après l’introduction des frais pour les étudiant·e·s internationaux·les ?

Merci de ne pas vous adresser à des artistes BIPoC pour du travail gratuit afin de prendre en compte BLM, en réponse à cette lettre, ou de vous dire ce que vous devez faire ou de faire le travail à votre place. Si vous désirez les inviter, merci de prévoir une rémunération, et soyez vigilant·e·s avec vos propres sentiments de culpabilité et de honte.

Autant les grandes que les petites institutions doivent montrer leur solidarité et soutenir BLM en prenant en compte et en se confrontant à la blanchité et au racisme. Elles doivent également s’engager dans des pratiques anti-racistes sur le long terme, bien au-delà des efforts faits par les manifestant·e·s de par le monde. Avec cette lettre, nous avons fourni des ressources et des orientations pour des changements durables. Nous vous encourageons à partager publiquement vos réponses à ces questions.

En solidarité avec BLM

Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède
artistsinsolidaritywithblmswe[at]gmail.com



[1] Temi Odumosu, Something Happened. 10.06.2020, Kunstkritikk.com La question peut être comprise, plus précisément, comme ceci : si la communauté de l'art va prendre en compte les événements récents et comment ; si elle va se pencher courageusement sur ces questions et enquêter de manière approfondie sur les imbrications au niveau local des logiques racistes (et leurs manifestations), ou si le secteur va maintenir une attitude où le racisme est considéré comme un problème américain n'ayant aucune incidence sur les réglementations, les pratiques et les relations dans l'art.

[2] La scène artistique suédoise est un contexte dans lequel une galerie locale a pu juger approprié de déclarer « All Lives Matter ! » sur ses réseaux sociaux le Mardi noir (Blackout Tuesday, le 2 juin 2020), à côté de la photo d'un mur bicolore. Ces premiers messages sur les comptes de la galerie ont été retirés quelques heures plus tard, après avoir provoqué de vives réactions, pour être ensuite publiés à nouveau sur les comptes du fondateur de la galerie. Ce dernier post a ensuite été supprimé deux semaines plus tard.

[3] Ce que Gloria Wekker, écrivant dans le contexte de l'État-providence néerlandais, nomme « l'innocence blanche » comme coexistante avec le racisme agressif et la xénophobie. Voir : White Innocence: Paradoxes of Colonialism and race, Duke University Press, 2016

[4] Santiago Mostyn, The Blind Spot of Swedish Exceptionalism. 09.05.2019, Kunstkritikk.com

[5] Voir par exemple Fanna Ndow Norrby, Svart Kvinna, 2014, Natur & Kultur Allmänlitteratur

[6] Alexander Burlin, Sweden’s Shameful Record on Racism Shows Why We Need Black Lives Matter, 22.06.2020, Jacobin

[7] Länsstyrelsen Stockholm Rapport 2018:21 Anti-svart rasism och diskriminering på arbetsmarknaden

[8] Hate Crime 2018 :  Rapports statistiques de police identifiant les motifs des crimes haineux English summary of Brå report 2019:13,

[9] Boverket,Hur fördelar fastighetsägare lägenheter p.14 + p.77 - 79, 2009.

[10] Les sources préfèrent rester anonymes.

[11] Cette question est créditée par Black Artists and Cultural Workers in Switzerland. Nous nous sommes inspirés de cette lettre, ainsi que de toutes les lettres ouvertes précédentes adressées à des institutions en Europe, et nous en sommes redevables. Nous remercions les auteur.e.s et les penseur.se.s qui nous ont précédés.

[12]  On the Limits of Care and Knowledge: 15 Points Museums Must Understand to Dismantle Structural Injustice

[13] Issu de la discussion: Desai, J. & Muhammed, Z. (2020, May 27) “This Work Isn’t For Us” hosted by Lux Moving Image

[14] Question issue de la lettre ouverte : Open letter- No anti-racist museum without structural changes





01.07.2020
Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède en solidarité avec Black Lives Matter
Lettres ouvertes


Racisme systémique, ordre policier et institutions culturelles françaises :
la persistance du déni


09.06.2020
Critiques




Le rassemblement organisé à l’initiative du Comité Adama devant le Tribunal de grande instance de Paris mardi 2 juin 2020 est un tournant historique dans la lutte - longtemps ignorée - contre les violences policières en France.

Aux côtés d’une immense foule de jeunes non-blanc·he·s, on pouvait également noter la présence bienvenue de nombreux·se·s acteur·rice·s souvent blanc·he·s issu·e·s du monde de l’art (artistes, employé·e·s d’institutions culturelles, commissaires d’exposition, etc).

De nombreuses institutions culturelles se sont également illustrées en publiant le même jour d’innombrables black squares accompagnés de messages de solidarité sur les comptes officiels de leurs réseaux sociaux.

Il faut évidemment se réjouir et saluer ces prises de conscience dans un milieu qui est bien souvent structuré de telle sorte à faire barrage aux luttes contre l’oppression. Toutefois cela ne doit pas empêcher de se livrer à une analyse s’agissant de ces récentes prises de positions qui dans leur grande majorité ont pour effet d’entretenir un déni collectif à propos du racisme institutionnel en France en lien avec les milieux culturels. Ce processus prend notamment forme à travers des discours visant à extérioriser les causes du racisme institutionnel en dehors des frontières de la France ou/et en dehors de celles du champ de l’art ou encore en usant de symboles n’ayant aucune vocation à provoquer des changements structurels concrets au sein des institutions culturelles.



Beaucoup de ces messages de solidarité (notamment les publications émanant des institutions) se référent en priorité au cas des États-Unis suite à l’assassinat par la police de George Floyd à Minneapolis. L’usage du black square accompagné d’un message souvent très vague à propos du racisme aux États-Unis ou d’un simple #blackouttuesday a été une pratique très répandue parmi les galeries, fondations privées, centres d’art, musées. Pour la plupart d’entre elles·eux, iels profitaient également de cette occasion pour nous rappeler leur supposé combat quotidien contre le racisme au travers de leurs actions culturelles.


Il est  frappant d’observer qu’aucune de ces publications n’a établi de parallèle entre le meurtre de George Floyd aux États-Unis et la situation française, en refusant par exemple d’appeler à rejoindre le rassemblement organisé par le Comité Adama le même jour. Comme l’explique très bien Maboula Soumahoro dans un entretien sur Mediapart le 4 juin 2020, en dépit des spécificités de ces deux nations, éviter la comparaison entre les États-Unis et la France permet de ne pas assumer la réalité présente des violences policières et du racisme structurel en France. Évacuer  cette articulation entre les deux situations permet notamment de se dédouaner de l’histoire du traitement des personnes racisées en France jusqu’à nos jours (traite négrière, esclavagisme en Outre-mer comme en métroplole, colonialisme, impérialisme, contrôles au faciès, violences policières dans les banlieues, discrimination au logement, à l’embauche, etc).





En outre, la quasi totalité de ces messages, que ce soit ceux évoquant la situation américaine ou bien ceux se référant au cas français, proposent presque tous une narration visant à présenter le champ de l’art, ses institutions, ses artistes, comme des allié·e·s naturel·le·s des luttes anti-racistes et contre les violences policières.

Il est  nécessaire de venir nuancer ce récit très commode pour le milieu de l’art en rappelant que les institutions culturelles sont avant tout les alliées du racisme structurel français. Si l’ordre socio-racial de contrôle des corps racisés dans nos sociétés tient effectivement beaucoup à l’institution policière, les institutions culturelles ne sont pas en reste en ce qui concerne le  racisme systémique. L’histoire de l’art occidental est le reflet de nos sociétés profondément enracinées dans leur passé colonial et leurs traditions racistes s’appuyant sur des mécanismes d’invisibilisation, d'exotisation, de fétichisation et de commodification des corps racisés et de leur représentation. Cette expression de ce qui relève d’une culture de suprématie blanche se manifeste par la quasi absence de personnes racisé·e·s au sein de ces institutions en dehors des agent·e·s de sécurité et de nettoyage ou bien d’une présence tolérée selon une logique d’exceptionnalité. Combien de personnes racisé·e·s dirigent des institutions culturelles aujourd’hui ? Combien de personnes racisé·e·s sont à la tête des grandes entreprises capitalistes qui financent ces institutions ? Combien la France a t-elle connu de ministre de la culture racisé.e ?

Comme l’écrit Mehdi Derfoufi à propos du jeu vidéo (mais cela s’applique très bien au monde de l’art): “[...] une “diversité” qui ne s’accompagne pas d’une remise en cause de la nature systémique des dominations –  naturalisées et invisibilisées à travers les institutions, les cadres de pensée, les principes et valeurs, etc. – n’est qu’une concession cosmétique du système dominant. Une concession qui n’empêche nullement la perpétuation des inégalités et des représentations sexistes et racistes. [...] faire une place aux minorités ne suffit pas à changer les choses en profondeur. Si l’ambition est de produire des représentations non discriminantes, il est nécessaire que les minorités aient non pas une place mais le pouvoir, à travers leurs expressions spécifiques, de définir les règles du jeu.1

Qui plus est, la plupart des institutions d’art contemporain (galerie, fondations) s’implantent aujourd’hui dans le cadre de grands projets de gentrification des périphéries urbaines venant ainsi renforcer la ségrégation raciale sur le territoire français repoussant toujours plus loin les populations pauvres, souvent racisées, vers des territoires ravagés par les inégalités, l’absence de service publics et fortement soumis à la domination policière.

C’est la raison pour laquelle il apparaît légitime aujourd’hui de questionner le bien-fondé de ces messages de solidarité qui n’intègrent pas de réflexion de fond sur les institutions culturelles comme parties prenantes des enchevêtrements entre ordre racial, ordre policier, racisme systémique d’état et capitalisme colonial. Ne pas entreprendre ce travail institue une préemption de l’espace médiatique par ces acteur·.rice·.s qui s’autoproclament en première ligne du combat antiraciste et non comme les causes qui produisent le racisme systémique en France.

Tant que les institutions et les personnes en position de pouvoir des milieux culturels n’assumeront pas leur part de responsabilité dans le racisme systémique qui structure aujourd’hui la société française, leur absence de connaissances et de positionnement clair à ce propos, il semble difficile de voir émerger une quelconque conversation voir une alliance entre les luttes antiracistes et ces organes de pouvoir en dehors d’une logique de capitalisation par ces derniers sur ces sujets. Un mécanisme qu’Olivier Marboeuf analyse très justement : “Après avoir boudé un temps les études culturelles, les savoirs pratiques et productions minoritaires critiques, l’art contemporain occidental a entrepris à leur endroit une opération de réification et de capitalisation rapide – l’une étant la condition de l’autre. Cette stratégie de valorisation et de visibilité soudaine ne saurait être confondue avec une quelconque forme de décolonisation tant elle constitue d’évidence avant tout une énième mutation du capitalisme vers une forme cognitive. Opéré par des artistes, des professionnels et des institutions de l’art ce nouvel épisode n’est pas moins extractif que ses prédécesseurs, il n’est pas moins une forme d’appropriation de toutes les ressources et savoirs disponibles. Il n’est pas moins compétitif et toxique. Il épuise la force transformatrice du geste décolonial minoritaire en faisant de sa saisie critique non plus une opération à même d’affecter l’ordre politique et social mais une simple catégorie dans l’économie des savoirs.2







La fabrication d’un récit mensonger visant à présenter les institutions culturelles du bon côté de l’histoire et des luttes antiracistes ne peut que déboucher sur une amplification des colères et des formes de reconfiguration des dominations. Cette colère s’est d’ailleurs exprimée à juste titre mardi dernier suite à la publication d’un black square sur le compte officiel du Palais de Tokyo accompagné du commentaire suivant : « For us black is not a color. We believe and engage everyday in social and racial equality ». Rappelons que le Palais de Tokyo s’est illustré ces dernières années notamment par une exposition raciste sur la «  scène française » intitulée « Futur, ancien, fugitif » qui sur 45 artistes ne comptait qu’un artiste racisé ou en organisant la biennale de Lyon avec le soutien de Total, une entreprise très investie dans le pillage des ressources pétrolifère de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Il n’en fallait pas moins pour que le Palais de Tokyo s’attire les foudres de certaines personnes concernées ou informées à propos de la question du racisme institutionnel.

Le plus grand centre d’art français a finalement pris la décision de supprimer son commentaire faisant ainsi le choix du révisionnisme par effacement, plutôt que celui de la remise en question en engageant une conversation sur les raisons de son déni. Le black square du Palais de Tokyo est depuis accompagné d’un nouveau commentaire : « our world is burning » en référence au titre d’une exposition actuellement présentée en ses murs transformant un flagrant délit de déni en opportunité marketing.



1        Mehdi Derfoufi, “Sexe, race et gaming : Le jeu vidéo à l’épreuve des différences” publié dans Revue du Crieur,  n°14, octobre 2019, La Découverte / Médiapart, p. 84

2        Olivier Marbœuf, “Décoloniser c’est être là, décoloniser c’est fuir : marronnages depuis l’hospitalité toxique et alliances dans les mangroves”, dans Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès (dir.), Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.75



Nous avons commencé un recensement des différentes attitudes des institutions culturelles françaises à l’égard du racisme systèmique et des luttes antiracistes. Nous nous sommes inspiré du modèle proposé par Layemi Ikomi :


https://docs.google.com/spreadsheets/d/1ryT7eOhbgMAxJ4TZmMyinpq3UtyN0j4EltRa2tblQNw/edit#gid=0




Prochain rassemblement :


Samedi 13 juin à 14h30 place de la République
Rejoindre l’événement facebook >>>> ICI





Pour prolonger la réflexion :







- I want to be an ally but I don’t know what to do - A ressource guide by Giselle Buchanan

https://www.instagram.com/p/CA9icq2pUtU/?utm_source=ig_web_button_share_sheet


- Liste de ressources francophones pour l’éducation antiraciste par Laurianne Mélierre :

https://docs.google.com/document/d/1jshRz2bBZqV0GyI-MbAF7uXXoOb-oc5TWz0YAvfAPMU/edit

- La domination policière, Mathieu Rigouste, La Fabrique, 2012 :

https://lafabrique.fr/la-domination-policiere/

- SFMOMA Accused of Censoring Black Voices After Removing Comment by Former Employee , Hakim Bishara, Hyperallergic, 2 juin 2020 :

https://hyperallergic.com/568331/sfmoma-george-floyd-instagram-comments-disabled/

- The Bulldozing Effect of the Black Square, Lauren Lluveras, Hyperallergic, 4 juin 2020 :



- Décolonisons les arts ! , sous la direction de Leila Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès, Feuilleter, 2018 :



- The Problem with Representation, Zarina Muhammad, The White Pube, 2019 :

www.thewhitepube.co.uk/representation

- Welcome to the fantasy world master list of resources on how to dismantle systemic racism, Patia’s Fantasy World

http://pfw.guide/

- On being included: Racism and Diversity in Institutional Life, Sarah Ahmed, Duke University Press Books (March 28, 2012)


- Nelson-Atkins Museum Allowed Police to Station on Premises, Sparking Outcry, Valentina Di Liscia Hyperallergic, 1 juin 2020

https://hyperallergic.com/568346/nelson-atkins-museum-allows-police-to-station-on-premises-sparking-outcry/?utm_medium=email&utm_campaign=D060920&utm_content=D060920+CID_cdd12ecf6bc609543cfe39ba7ad32bb0&utm_source=HyperallergicNewsletter&utm_term=Nelson-Atkins%252520Museum






09.06.2020


ICI







Lettre ouverte 


18.05.2020
Black Artists and Cultural Workers in Switzerland
Lettres ouvertes






Suisse, 9 juin 2020

Comment allez-vous soutenir activement les artistes et les travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs à l’avenir ? Comment comptez-vous activement démanteler la suprématie blanche et les discriminations raciales qui régissent votre structure?


Chers institutions culturelles, musées, espaces d’art, galeries et espaces indépendants en Suisse,

Suite aux meurtres violents commis par la police contre Breonna Taylor, Tony McDade, George Floyd, Ahmaud Arbery et David McAtee au cours des dernières semaines aux États-Unis, nous avons observé une vague d’indignation dans le monde entier. Mardi dernier, de nombreuses institutions et personnes ont décidé de publier sur les réseaux sociaux des carrés noirs, ou autres contenus comparable et démonstratifs de vertu, pour témoigner de leur solidarité. Afin que le carré noir ne devienne pas un geste d’activisme performatif, nous aimerions vous inviter à vous engager davantage dans la lutte contre le racisme et à renforcer les liens entre les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs et les espaces d’art ici en Suisse.

Bien qu’il s’agisse d’une réponse aux violences policières et, plus largement, au racisme envers les personnes Noires aux États-Unis, la suprématie blanche est un problème global qui concerne également la Suisse. Au cours des dernières années, au moins trois hommes noirs ont été tués par la police à Lausanne et à Bex: : Mike Ben Peter, Lamine Fatty et Hervé Mandundu. Aucun de leurs meurtriers n’a été condamné et, par conséquent, aucune justice n’a été rendue pour ces hommes ou leurs familles. Il faut également mettre en évidence le fait que de nombreuses agressions de la police résultant du profilage racial se terminent rarement par une inculpation des policiers·x·ères. Les cas les plus marquants sont ceux de Mohamed Wa Baile et Wilson A.

Alors que ces exemples illustrent l’une des formes les plus extrêmes du racisme, nous devons reconnaître que le racisme anti-Noires·x·rs est un dérivé direct de la suprématie blanche : un système oppressif de valeurs et un ensemble de pratiques discriminatoires qui sont inhérents à toutes les structures des pays occidentaux.

En tant qu’artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs active·x·tifs en Suisse, beaucoup d’entre nous ont fait l’expérience du racisme et des discriminations tout au long de notre carrière de la part d’institutions et d’organisations artistiques de différentes tailles. Lorsque nous avons dénoncé ces discriminations, beaucoup d’entre nous ont subi des menaces et/ou des intimidations en guise de réponse. Plusieurs d’entre nous ont vu leur réputation professionnelle endommagée. Nous sommes consternées·x·és de constater que ces violentes confrontations n’ont pas diminué alors que la diversité est devenue, ces dernières années, un concept et une posture incontournable dans le monde international de l’art et de la culture.

Qu’il s’agisse des forces de police ou des musées d’art, il semble n’y avoir aucune limite à l’étendue et l’ampleur du racisme dans nos sociétés. C’est pourquoi nous ressentons une grande frustration et un accablement en observant ces mêmes organisations aujourd’hui afficher une posture anti-raciste sur les réseaux sociaux.

Nous supposons qu’en publiant un carré noir ou un contenu comparable, vous vouliez signifier que votre institution condamne les pratiques racistes. Nous vous interpellons donc sur ce point: Nous vous demandons maintenant de prendre vos responsabilités, de passer à l’action, et ceci au-delà de la vitrine des réseaux sociaux, de mettre en pratique des changements concrets et significatifs, ainsi que de vous engager d’une manière exemplaire dans la lutte contre le racisme dans les milieux artistiques et culturels en Suisse.

Nous avons élaboré une série de questions afin d’auto-évaluer votre démarche en matière de démantèlement du racisme structurel et de la suprématie blanche au sein de vos structures. Ces questions peuvent servir de lignes directrices pour déterminer les éléments de votre activité qui nécessitent des efforts plus soutenus. Nous vous encourageons à prendre le temps de répondre sincèrement à ces questions et d’entreprendre toutes les démarches nécessaires afin d’être en mesure de répondre positivement à chacune de ces questions avec effet immédiat :

Programmation, engagement avec les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs*:
  1. Combien d’artistes Noires·x·rs sont représentés dans vos programmes, collections, galeries, résidences, prix et bourses ?
  2. Combien d’artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs invitez-vous à participer à des projets sur des thématiques qui ne sont pas centrées sur la suprématie blanche, le racisme, la politique identitaire ou autres sujets portant sur la Blackness ?
  3. Rémunérez-vous toutes·x·s les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs invitées·x·és dans vos programmes ? Leur travail est-il rémunéré à un niveau égal à celui de leurs homologues blanches·x·cs ?
  4. Bénéficiez-vous du travail gratuit des artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs sous la forme de recommandations de programmation, de formation, ou de consultation ? Quelles formes de compensation avez-vous envisagées ?

Staff, organisation et gouvernance:
  1. Combien de personnes Noires sont employées dans votre institution ? Combien d’entre elles ont un poste de curatrices·x·eurs, un poste décisionnel important, ou prennent part aux comités de sélection au sein de votre structure ? Combien d’entre elles sont employées avec un contrat à durée indéterminée ?
  2. Quelles sont les opinions politiques des membres de vos conseils d’administration, comités, jurys ou autres organes de direction ? Ces personnes sont-elles sensibles aux réalités vécues par les artistes et les travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs ? Combien d’entre elles sont noires ?
  3. Votre charte éthique vous impose-t-elle de ne pas accepter de financement de mécènes privés ou d’organisations qui ont recours à des pratiques coloniales, racistes et suprémacistes, ou qui causent un préjudice direct ou indirect aux populations noires ?
  4. Comment vous assurez-vous que les employées·x·és, artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs disposent d’un espace safe pour exprimer les discriminations vécues au sein de votre structure ? Comment avez-vous soutenu activement et vocalement une personne ayant subi des discriminations ?
  5. Avez-vous déjà été interpellé pour un acte relevant du racisme ? Quelles sont les mesures en place pour permettre à la personne qui vous interpelle de se sentir en sécurité ? Comment avez-vous traité publiquement ces plaintes et comment les avez-vous archivées ? Quelles formes de réparation avez-vous proposées ?

*Dans toutes ces questions, nous nous référons principalement aux artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs basées·x·és ou actives·x·fs en Suisse. Dans un deuxième temps, vous pourriez vous poser la même série de questions concernant les artistes Noires·x·rs d’autres pays.

Avec ces questions comme lignes directrices pour l’instauration d’un changement durable au sein de votre structure, nous vous encourageons à partager vos réponses publiquement comme un exemple de bonne pratique et de transparence avec vos publics, à fixer des objectifs pour améliorer votre fonctionnement, ainsi qu’à évaluer régulièrement votre engagement en tant qu’organisation ouvertement et fondamentalement anti-raciste.

Le racisme anti-Noires·x·rs n’est qu’une des manifestations oppressives et discriminatoires de la suprématie blanche. La xénophobie et le racisme contre les personnes racisées non-noires en font également partie. Bien que notre lettre se concentre sur les questions liées au racisme anti-Noires·x·rs, nous vous demandons que des mesures similaires soient mises en place pour lutter contre les discriminations à l’encontre de toutes les personnes qui souffrent de la suprématie blanche. Nous vous encourageons également à considérer les intersections de la suprématie blanche avec le validisme, le sexisme, le classisme, l’homophobie et la transphobie, ainsi qu’à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les milieux artistiques et culturels en Suisse puissent devenir durablement plus divers et plus inclusifs, au-delà de tout signe ou message démonstratif de vertu.





DOCUMENTATIONS

DOCUMENTATIONS est un média participatif contre l'hégémonie conservatrice qui gouverne le champ de l'art.