Le silence fait violence

01.07.2020
Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède en solidarité avec Black Lives Matter
Lettres ouvertes





Il y a deux semaines, Temi Odumosu, une universitaire basée en Suède a posé une question : avons-nous le courage de nous engager avec Black Lives Matter et de nous confronter à la prévalence du racisme dans la vie artistique nordique [1] ? Le silence insistant des institutions artistiques en Suède semble répondre avec un « non » retentissant. Pourquoi ce silence institutionnel ? Est-ce que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées doivent rester apolitiques et neutres pour ne pas compromettre leur financement ? Est-ce que BLM est là-bas, mais pas ici ? Qu’est-ce que cela signifie de rester aussi silencieux·se ? De quoi ce silence est-il le symptôme ?

Avec cette lettre, nous, artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède, demandons que les institutions culturelles suédoises se confrontent aux problèmes soulevés par BLM, les écoutent et se mettent à l’œuvre pour répondre à ces questions urgentes. Non, pas un petit rafistolage ; nous voulons voir un développement à long terme de stratégies d’action pour engager un changement réel et tangible et refondre le paysage culturel suédois à travers des pratiques anti-racistes au quotidien.

Ainsi, nous insistons pour que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées s’emparent des questions raciales au-delà des enjeux de représentation ou de simples actions de surface. Nous sollicitons un état des lieux structurel et une redistribution du pouvoir et des ressources. Nous voulons que vous traitiez ces problèmes dans chaque lieu d’exclusion possible, même dans les principes qui limitent votre compréhension des questions raciales et empêchent de constater l’étendue et l’enracinement de ces problèmes.

L’incapacité à reconnaître et à comprendre la portée, l’urgence et l’importance de BLM ici en Suède démontre l’insularité criante caractéristique d’une utopie social-démocrate imaginaire faite de blanchité et de privilèges immenses [2].

Cette myopie chronique obscurcit l’ampleur de la centralité et de l’institutionnalisation de la blanchité, qui s’exprime à travers les dénis [3] de la discrimination raciale et de la violence coloniale qui ont construit l’image libérale que l’élite culturelle et la classe moyenne aisée en Suède ont d’elles-mêmes. Ce sujet a été clairement abordé l’année dernière dans un essai de Santiago Mostyn, artiste basé en Suède [4]. « La Suède n’a pas connu de mouvement des droits civiques, et aucune reconnaissance publique des génocides commis sur les populations indigènes », écrit Mostyn, « pendant ce temps-là, une fraternité restreinte et confortable de l’élite culturelle, convaincue de ses propres idées progressistes, accapare l’identité du pays orientée vers le consensus. » D’autre part, Mostyn fait référence au « registre ethnique » illégal des populations Rrom initié par la police de Malmö en 2013, que l’auteur définit comme « n’étant pas une anomalie » mais « une continuité de forme ».

Dans la langue suédoise, vardagsrasism (racisme ordinaire) est un mot utilisé par les personnes blanches pour indiquer une forme « légère, douce » de racisme « qui n’a pas besoin d’être prise vraiment au sérieux ». Comme si le racisme avait jamais été quelque chose dont les corps pouvaient simplement oublier [5]. Plus d’un quart de la population suédoise a une ascendance étrangère – comprenant 350 000 Afro-suédois·e·s, arrivé·e·s pour la plupart dans les cinquante dernières années [6]. Les communautés noires, autochtones, rroms ainsi que les autres communautés minoritaires en Suède sont assujetties à cette « continuité de forme » qui se manifeste par des pratiques discriminatoires bien identifiées sur le marché du travail [7], à travers la fréquence des crimes de haine à motivation raciale [8] et dans l’accessibilité au logement, en particulier pour les personnes ayant des noms arabes ou musulmans [9].

Quand les artistes et les travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC (Black, Indigenous and people of color : Noir·e·s, a et personnes de couleur) racontent leurs expériences du racisme à leurs collègues blanc·he·s, iels rencontrent généralement de l’incrédulité, de la surprise et de la confusion : « Comment cela peut-il arriver ici ? Nous n’avons pas de racisme
ici [10]. » Le racisme est omniprésent en Suède ; le fait que le racisme n'apparaît pas régulièrement dans votre quotidien est un signe de privilège, pas une preuve incontestable que celui-ci n’existe pas. Ceci est un exemple parmi d’autres de l’injonction permanente à la contorsion de la réalité imposée aux personnes BIPoC : une injonction à neutraliser, à trivialiser et à éviter cette réalité afin d’accommoder le confort blanc. Comment peut-on parler de racisme dans une culture orientée vers le consensus ?

Cette lettre s’adresse aux organisations culturelles suédoises (voir la liste complète ici) avec un appel à agir. Nous vous appelons à répondre à ces questions comme si elles étaient les vôtres. Nous faisons appel à vous pour reconnaître et comprendre les réalités vécues par les personnes BIPoC aujourd’hui en Suède.

●     Quand un·e employé·e ou un·e étudiant·e est le sujet de d’actions ou de propos racistes, quelle est la procédure standard pour prendre en compte cette situation ? Est-ce que la procédure apporte un espace sûr pour leur permettre de s’exprimer, de dénoncer des situations et/ou des personnes, ou est-ce qu’au contraire iels risquent leur travail/leurs relations avec leurs collègues et leurs professeur·e·s ? Comment pouvez-vous garantir leur sécurité ?
●     Y a-t-il des personnes BIPoC dans votre conseil d’administration, ou actives à un niveau décisionnaire/politique dans votre institution ?
●     Parmi les personnes BIPoC employées par votre institution (s’il y en a), combien d’entre elles travaillent dans les équipes curatoriales, dans les comités de sélection ou dans les postes d’encadrement dans votre institution ? Quelle proportion de ces personnes a un contrat à durée indéterminée, un contrat avec un nombre d’heures fixe, ou même simplement un contrat ?
●     Combien d’artistes BIPoC sont représenté·e·s par vos galeries, collections, programmes publics, programmes de résidence et ont obtenu vos bourses ?
●     Combien d’artistes et de travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC invitez-vous à participer à des programmes publics qui ne sont pas centrés sur la suprématie blanche, le racisme, les politiques identitaires ou d’autres sujets centrés autour de la couleur noire ou de la
race [11] ?
●     Comment décentrez-vous la blanchité et le canon occidental dans votre organisation, vos collections et vos programmes publics [12] ?
●     Est-ce qu’un·e artiste BIPoC peut peindre une nature morte surréaliste représentant des oignons ? Sont-iels traité·e·s de la même manière que les artistes blanc·he·s ? Ont-iels les mêmes droits à l’opacité, à la liberté d’expression et au choix des sujets ? Ont-iels les mêmes droits à la poésie et au jeu ? Continuent-iels à avoir de la valeur si leurs œuvres ne fonctionnent pas clairement de manière discursive, diasporique ou comme entités de la diversité pour votre institution ? S’iels n’incarnent pas clairement votre bienveillance, votre progressisme ou votre bonne volonté ?
●     Y a-t-il un espace dans votre institution pour une auto-évaluation critique de votre programmation publique, de votre engagement, des problèmes structurels en lien avec la race ? Y a-t-il un espace pour traiter de ces problèmes et se demander : que peut-on mieux faire ? Ou n’y a-t-il qu’un espace pour lister les aspects positifs [13] ?
●     Comment pouvez-vous soutenir et activement amplifier les voix BIPoC dans votre communauté ? Comment pouvez-vous créer plus d’espace pour elles ? Comment les rémunérez-vous ?
●     Qui écrit sur l’art et la culture dans votre institution ou votre galerie ? Emails, communiqué de presse, cartels, publications, descriptions d’évènements, catalogues, etc.
●     Est-ce que les personnes BIPoC reçoivent une compensation pour le travail émotionnel supplémentaire réalisé quand elles travaillent dans des institutions blanches en tant que personne non blanche [14]
●     Existe-t-il des chartes anti-racistes en place dans votre institution ? Comment fonctionnent-elles ? Y a-t-il un impératif institutionnel à s’auto-éduquer et à éduquer ses collègues de manière proactive au travail anti-raciste ? Si oui, à quoi est-ce que cela ressemble ? Quelles actions avez-vous mis en marche à partir de là ?
●     Y a-t-il une pratique continue de redéfinition, de recontextualisation et de réévaluation de l’art public dans votre région, à votre charge ou à vos soins ?  Y a-t-il dans votre région de l’art public qui, par exemple, a été réalisé par le sympathisant nazi Carl Milles, ou qui représentent « les Maures »/des caricatures de personnes noires ? Si oui, comment sont-elles contextualisées ? Ces œuvres d’art sont-elles nuisibles pour le public ?
●     Pourquoi votre organisation culturelle ou éducative n’a-t-elle pas montré publiquement une solidarité avec le mouvement Black Lives Matter ?
●     Quels intérêts sont prioritaires dans votre institution ? Quelles voix comptent ? Qui vous autorisez-vous à ignorer ? Qui souhaitez-vous comme public?
●     Dans le cadre d’un programme éducationnel ou pédagogique, qui est éligible pour postuler ? Quel est le processus d’embauche pour des postes d’enseignement ? Sur quels critères est jugé le travail d’un·e étudiant·e ? Avez-vous déjà pris acte de démanteler la suprématie blanche dans votre curriculum ? Quels changements dans les infrastructures ont été mis place pour permettre aux étudiant·e·s non-européen·ne·s d’étudier dans votre institution après l’introduction des frais pour les étudiant·e·s internationaux·les ?

Merci de ne pas vous adresser à des artistes BIPoC pour du travail gratuit afin de prendre en compte BLM, en réponse à cette lettre, ou de vous dire ce que vous devez faire ou de faire le travail à votre place. Si vous désirez les inviter, merci de prévoir une rémunération, et soyez vigilant·e·s avec vos propres sentiments de culpabilité et de honte.

Autant les grandes que les petites institutions doivent montrer leur solidarité et soutenir BLM en prenant en compte et en se confrontant à la blanchité et au racisme. Elles doivent également s’engager dans des pratiques anti-racistes sur le long terme, bien au-delà des efforts faits par les manifestant·e·s de par le monde. Avec cette lettre, nous avons fourni des ressources et des orientations pour des changements durables. Nous vous encourageons à partager publiquement vos réponses à ces questions.

En solidarité avec BLM

Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède
artistsinsolidaritywithblmswe[at]gmail.com



[1] Temi Odumosu, Something Happened. 10.06.2020, Kunstkritikk.com La question peut être comprise, plus précisément, comme ceci : si la communauté de l'art va prendre en compte les événements récents et comment ; si elle va se pencher courageusement sur ces questions et enquêter de manière approfondie sur les imbrications au niveau local des logiques racistes (et leurs manifestations), ou si le secteur va maintenir une attitude où le racisme est considéré comme un problème américain n'ayant aucune incidence sur les réglementations, les pratiques et les relations dans l'art.

[2] La scène artistique suédoise est un contexte dans lequel une galerie locale a pu juger approprié de déclarer « All Lives Matter ! » sur ses réseaux sociaux le Mardi noir (Blackout Tuesday, le 2 juin 2020), à côté de la photo d'un mur bicolore. Ces premiers messages sur les comptes de la galerie ont été retirés quelques heures plus tard, après avoir provoqué de vives réactions, pour être ensuite publiés à nouveau sur les comptes du fondateur de la galerie. Ce dernier post a ensuite été supprimé deux semaines plus tard.

[3] Ce que Gloria Wekker, écrivant dans le contexte de l'État-providence néerlandais, nomme « l'innocence blanche » comme coexistante avec le racisme agressif et la xénophobie. Voir : White Innocence: Paradoxes of Colonialism and race, Duke University Press, 2016

[4] Santiago Mostyn, The Blind Spot of Swedish Exceptionalism. 09.05.2019, Kunstkritikk.com

[5] Voir par exemple Fanna Ndow Norrby, Svart Kvinna, 2014, Natur & Kultur Allmänlitteratur

[6] Alexander Burlin, Sweden’s Shameful Record on Racism Shows Why We Need Black Lives Matter, 22.06.2020, Jacobin

[7] Länsstyrelsen Stockholm Rapport 2018:21 Anti-svart rasism och diskriminering på arbetsmarknaden

[8] Hate Crime 2018 :  Rapports statistiques de police identifiant les motifs des crimes haineux English summary of Brå report 2019:13,

[9] Boverket,Hur fördelar fastighetsägare lägenheter p.14 + p.77 - 79, 2009.

[10] Les sources préfèrent rester anonymes.

[11] Cette question est créditée par Black Artists and Cultural Workers in Switzerland. Nous nous sommes inspirés de cette lettre, ainsi que de toutes les lettres ouvertes précédentes adressées à des institutions en Europe, et nous en sommes redevables. Nous remercions les auteur.e.s et les penseur.se.s qui nous ont précédés.

[12]  On the Limits of Care and Knowledge: 15 Points Museums Must Understand to Dismantle Structural Injustice

[13] Issu de la discussion: Desai, J. & Muhammed, Z. (2020, May 27) “This Work Isn’t For Us” hosted by Lux Moving Image

[14] Question issue de la lettre ouverte : Open letter- No anti-racist museum without structural changes





01.07.2020
Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède en solidarité avec Black Lives Matter
Lettres ouvertes


Racisme systémique, ordre policier et institutions culturelles françaises :
la persistance du déni


09.06.2020
Critiques




Le rassemblement organisé à l’initiative du Comité Adama devant le Tribunal de grande instance de Paris mardi 2 juin 2020 est un tournant historique dans la lutte - longtemps ignorée - contre les violences policières en France.

Aux côtés d’une immense foule de jeunes non-blanc·he·s, on pouvait également noter la présence bienvenue de nombreux·se·s acteur·rice·s souvent blanc·he·s issu·e·s du monde de l’art (artistes, employé·e·s d’institutions culturelles, commissaires d’exposition, etc).

De nombreuses institutions culturelles se sont également illustrées en publiant le même jour d’innombrables black squares accompagnés de messages de solidarité sur les comptes officiels de leurs réseaux sociaux.

Il faut évidemment se réjouir et saluer ces prises de conscience dans un milieu qui est bien souvent structuré de telle sorte à faire barrage aux luttes contre l’oppression. Toutefois cela ne doit pas empêcher de se livrer à une analyse s’agissant de ces récentes prises de positions qui dans leur grande majorité ont pour effet d’entretenir un déni collectif à propos du racisme institutionnel en France en lien avec les milieux culturels. Ce processus prend notamment forme à travers des discours visant à extérioriser les causes du racisme institutionnel en dehors des frontières de la France ou/et en dehors de celles du champ de l’art ou encore en usant de symboles n’ayant aucune vocation à provoquer des changements structurels concrets au sein des institutions culturelles.



Beaucoup de ces messages de solidarité (notamment les publications émanant des institutions) se référent en priorité au cas des États-Unis suite à l’assassinat par la police de George Floyd à Minneapolis. L’usage du black square accompagné d’un message souvent très vague à propos du racisme aux États-Unis ou d’un simple #blackouttuesday a été une pratique très répandue parmi les galeries, fondations privées, centres d’art, musées. Pour la plupart d’entre elles·eux, iels profitaient également de cette occasion pour nous rappeler leur supposé combat quotidien contre le racisme au travers de leurs actions culturelles.


Il est  frappant d’observer qu’aucune de ces publications n’a établi de parallèle entre le meurtre de George Floyd aux États-Unis et la situation française, en refusant par exemple d’appeler à rejoindre le rassemblement organisé par le Comité Adama le même jour. Comme l’explique très bien Maboula Soumahoro dans un entretien sur Mediapart le 4 juin 2020, en dépit des spécificités de ces deux nations, éviter la comparaison entre les États-Unis et la France permet de ne pas assumer la réalité présente des violences policières et du racisme structurel en France. Évacuer  cette articulation entre les deux situations permet notamment de se dédouaner de l’histoire du traitement des personnes racisées en France jusqu’à nos jours (traite négrière, esclavagisme en Outre-mer comme en métroplole, colonialisme, impérialisme, contrôles au faciès, violences policières dans les banlieues, discrimination au logement, à l’embauche, etc).





En outre, la quasi totalité de ces messages, que ce soit ceux évoquant la situation américaine ou bien ceux se référant au cas français, proposent presque tous une narration visant à présenter le champ de l’art, ses institutions, ses artistes, comme des allié·e·s naturel·le·s des luttes anti-racistes et contre les violences policières.

Il est  nécessaire de venir nuancer ce récit très commode pour le milieu de l’art en rappelant que les institutions culturelles sont avant tout les alliées du racisme structurel français. Si l’ordre socio-racial de contrôle des corps racisés dans nos sociétés tient effectivement beaucoup à l’institution policière, les institutions culturelles ne sont pas en reste en ce qui concerne le  racisme systémique. L’histoire de l’art occidental est le reflet de nos sociétés profondément enracinées dans leur passé colonial et leurs traditions racistes s’appuyant sur des mécanismes d’invisibilisation, d'exotisation, de fétichisation et de commodification des corps racisés et de leur représentation. Cette expression de ce qui relève d’une culture de suprématie blanche se manifeste par la quasi absence de personnes racisé·e·s au sein de ces institutions en dehors des agent·e·s de sécurité et de nettoyage ou bien d’une présence tolérée selon une logique d’exceptionnalité. Combien de personnes racisé·e·s dirigent des institutions culturelles aujourd’hui ? Combien de personnes racisé·e·s sont à la tête des grandes entreprises capitalistes qui financent ces institutions ? Combien la France a t-elle connu de ministre de la culture racisé.e ?

Comme l’écrit Mehdi Derfoufi à propos du jeu vidéo (mais cela s’applique très bien au monde de l’art): “[...] une “diversité” qui ne s’accompagne pas d’une remise en cause de la nature systémique des dominations –  naturalisées et invisibilisées à travers les institutions, les cadres de pensée, les principes et valeurs, etc. – n’est qu’une concession cosmétique du système dominant. Une concession qui n’empêche nullement la perpétuation des inégalités et des représentations sexistes et racistes. [...] faire une place aux minorités ne suffit pas à changer les choses en profondeur. Si l’ambition est de produire des représentations non discriminantes, il est nécessaire que les minorités aient non pas une place mais le pouvoir, à travers leurs expressions spécifiques, de définir les règles du jeu.1

Qui plus est, la plupart des institutions d’art contemporain (galerie, fondations) s’implantent aujourd’hui dans le cadre de grands projets de gentrification des périphéries urbaines venant ainsi renforcer la ségrégation raciale sur le territoire français repoussant toujours plus loin les populations pauvres, souvent racisées, vers des territoires ravagés par les inégalités, l’absence de service publics et fortement soumis à la domination policière.

C’est la raison pour laquelle il apparaît légitime aujourd’hui de questionner le bien-fondé de ces messages de solidarité qui n’intègrent pas de réflexion de fond sur les institutions culturelles comme parties prenantes des enchevêtrements entre ordre racial, ordre policier, racisme systémique d’état et capitalisme colonial. Ne pas entreprendre ce travail institue une préemption de l’espace médiatique par ces acteur·.rice·.s qui s’autoproclament en première ligne du combat antiraciste et non comme les causes qui produisent le racisme systémique en France.

Tant que les institutions et les personnes en position de pouvoir des milieux culturels n’assumeront pas leur part de responsabilité dans le racisme systémique qui structure aujourd’hui la société française, leur absence de connaissances et de positionnement clair à ce propos, il semble difficile de voir émerger une quelconque conversation voir une alliance entre les luttes antiracistes et ces organes de pouvoir en dehors d’une logique de capitalisation par ces derniers sur ces sujets. Un mécanisme qu’Olivier Marboeuf analyse très justement : “Après avoir boudé un temps les études culturelles, les savoirs pratiques et productions minoritaires critiques, l’art contemporain occidental a entrepris à leur endroit une opération de réification et de capitalisation rapide – l’une étant la condition de l’autre. Cette stratégie de valorisation et de visibilité soudaine ne saurait être confondue avec une quelconque forme de décolonisation tant elle constitue d’évidence avant tout une énième mutation du capitalisme vers une forme cognitive. Opéré par des artistes, des professionnels et des institutions de l’art ce nouvel épisode n’est pas moins extractif que ses prédécesseurs, il n’est pas moins une forme d’appropriation de toutes les ressources et savoirs disponibles. Il n’est pas moins compétitif et toxique. Il épuise la force transformatrice du geste décolonial minoritaire en faisant de sa saisie critique non plus une opération à même d’affecter l’ordre politique et social mais une simple catégorie dans l’économie des savoirs.2







La fabrication d’un récit mensonger visant à présenter les institutions culturelles du bon côté de l’histoire et des luttes antiracistes ne peut que déboucher sur une amplification des colères et des formes de reconfiguration des dominations. Cette colère s’est d’ailleurs exprimée à juste titre mardi dernier suite à la publication d’un black square sur le compte officiel du Palais de Tokyo accompagné du commentaire suivant : « For us black is not a color. We believe and engage everyday in social and racial equality ». Rappelons que le Palais de Tokyo s’est illustré ces dernières années notamment par une exposition raciste sur la «  scène française » intitulée « Futur, ancien, fugitif » qui sur 45 artistes ne comptait qu’un artiste racisé ou en organisant la biennale de Lyon avec le soutien de Total, une entreprise très investie dans le pillage des ressources pétrolifère de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Il n’en fallait pas moins pour que le Palais de Tokyo s’attire les foudres de certaines personnes concernées ou informées à propos de la question du racisme institutionnel.

Le plus grand centre d’art français a finalement pris la décision de supprimer son commentaire faisant ainsi le choix du révisionnisme par effacement, plutôt que celui de la remise en question en engageant une conversation sur les raisons de son déni. Le black square du Palais de Tokyo est depuis accompagné d’un nouveau commentaire : « our world is burning » en référence au titre d’une exposition actuellement présentée en ses murs transformant un flagrant délit de déni en opportunité marketing.



1        Mehdi Derfoufi, “Sexe, race et gaming : Le jeu vidéo à l’épreuve des différences” publié dans Revue du Crieur,  n°14, octobre 2019, La Découverte / Médiapart, p. 84

2        Olivier Marbœuf, “Décoloniser c’est être là, décoloniser c’est fuir : marronnages depuis l’hospitalité toxique et alliances dans les mangroves”, dans Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès (dir.), Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.75



Nous avons commencé un recensement des différentes attitudes des institutions culturelles françaises à l’égard du racisme systèmique et des luttes antiracistes. Nous nous sommes inspiré du modèle proposé par Layemi Ikomi :


https://docs.google.com/spreadsheets/d/1ryT7eOhbgMAxJ4TZmMyinpq3UtyN0j4EltRa2tblQNw/edit#gid=0




Prochain rassemblement :


Samedi 13 juin à 14h30 place de la République
Rejoindre l’événement facebook >>>> ICI





Pour prolonger la réflexion :







- I want to be an ally but I don’t know what to do - A ressource guide by Giselle Buchanan

https://www.instagram.com/p/CA9icq2pUtU/?utm_source=ig_web_button_share_sheet


- Liste de ressources francophones pour l’éducation antiraciste par Laurianne Mélierre :

https://docs.google.com/document/d/1jshRz2bBZqV0GyI-MbAF7uXXoOb-oc5TWz0YAvfAPMU/edit

- La domination policière, Mathieu Rigouste, La Fabrique, 2012 :

https://lafabrique.fr/la-domination-policiere/

- SFMOMA Accused of Censoring Black Voices After Removing Comment by Former Employee , Hakim Bishara, Hyperallergic, 2 juin 2020 :

https://hyperallergic.com/568331/sfmoma-george-floyd-instagram-comments-disabled/

- The Bulldozing Effect of the Black Square, Lauren Lluveras, Hyperallergic, 4 juin 2020 :



- Décolonisons les arts ! , sous la direction de Leila Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès, Feuilleter, 2018 :



- The Problem with Representation, Zarina Muhammad, The White Pube, 2019 :

www.thewhitepube.co.uk/representation

- Welcome to the fantasy world master list of resources on how to dismantle systemic racism, Patia’s Fantasy World

http://pfw.guide/

- On being included: Racism and Diversity in Institutional Life, Sarah Ahmed, Duke University Press Books (March 28, 2012)


- Nelson-Atkins Museum Allowed Police to Station on Premises, Sparking Outcry, Valentina Di Liscia Hyperallergic, 1 juin 2020

https://hyperallergic.com/568346/nelson-atkins-museum-allows-police-to-station-on-premises-sparking-outcry/?utm_medium=email&utm_campaign=D060920&utm_content=D060920+CID_cdd12ecf6bc609543cfe39ba7ad32bb0&utm_source=HyperallergicNewsletter&utm_term=Nelson-Atkins%252520Museum






09.06.2020


ICI







Lettre ouverte 


18.05.2020
Black Artists and Cultural Workers in Switzerland
Lettres ouvertes






Suisse, 9 juin 2020

Comment allez-vous soutenir activement les artistes et les travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs à l’avenir ? Comment comptez-vous activement démanteler la suprématie blanche et les discriminations raciales qui régissent votre structure?


Chers institutions culturelles, musées, espaces d’art, galeries et espaces indépendants en Suisse,

Suite aux meurtres violents commis par la police contre Breonna Taylor, Tony McDade, George Floyd, Ahmaud Arbery et David McAtee au cours des dernières semaines aux États-Unis, nous avons observé une vague d’indignation dans le monde entier. Mardi dernier, de nombreuses institutions et personnes ont décidé de publier sur les réseaux sociaux des carrés noirs, ou autres contenus comparable et démonstratifs de vertu, pour témoigner de leur solidarité. Afin que le carré noir ne devienne pas un geste d’activisme performatif, nous aimerions vous inviter à vous engager davantage dans la lutte contre le racisme et à renforcer les liens entre les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs et les espaces d’art ici en Suisse.

Bien qu’il s’agisse d’une réponse aux violences policières et, plus largement, au racisme envers les personnes Noires aux États-Unis, la suprématie blanche est un problème global qui concerne également la Suisse. Au cours des dernières années, au moins trois hommes noirs ont été tués par la police à Lausanne et à Bex: : Mike Ben Peter, Lamine Fatty et Hervé Mandundu. Aucun de leurs meurtriers n’a été condamné et, par conséquent, aucune justice n’a été rendue pour ces hommes ou leurs familles. Il faut également mettre en évidence le fait que de nombreuses agressions de la police résultant du profilage racial se terminent rarement par une inculpation des policiers·x·ères. Les cas les plus marquants sont ceux de Mohamed Wa Baile et Wilson A.

Alors que ces exemples illustrent l’une des formes les plus extrêmes du racisme, nous devons reconnaître que le racisme anti-Noires·x·rs est un dérivé direct de la suprématie blanche : un système oppressif de valeurs et un ensemble de pratiques discriminatoires qui sont inhérents à toutes les structures des pays occidentaux.

En tant qu’artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs active·x·tifs en Suisse, beaucoup d’entre nous ont fait l’expérience du racisme et des discriminations tout au long de notre carrière de la part d’institutions et d’organisations artistiques de différentes tailles. Lorsque nous avons dénoncé ces discriminations, beaucoup d’entre nous ont subi des menaces et/ou des intimidations en guise de réponse. Plusieurs d’entre nous ont vu leur réputation professionnelle endommagée. Nous sommes consternées·x·és de constater que ces violentes confrontations n’ont pas diminué alors que la diversité est devenue, ces dernières années, un concept et une posture incontournable dans le monde international de l’art et de la culture.

Qu’il s’agisse des forces de police ou des musées d’art, il semble n’y avoir aucune limite à l’étendue et l’ampleur du racisme dans nos sociétés. C’est pourquoi nous ressentons une grande frustration et un accablement en observant ces mêmes organisations aujourd’hui afficher une posture anti-raciste sur les réseaux sociaux.

Nous supposons qu’en publiant un carré noir ou un contenu comparable, vous vouliez signifier que votre institution condamne les pratiques racistes. Nous vous interpellons donc sur ce point: Nous vous demandons maintenant de prendre vos responsabilités, de passer à l’action, et ceci au-delà de la vitrine des réseaux sociaux, de mettre en pratique des changements concrets et significatifs, ainsi que de vous engager d’une manière exemplaire dans la lutte contre le racisme dans les milieux artistiques et culturels en Suisse.

Nous avons élaboré une série de questions afin d’auto-évaluer votre démarche en matière de démantèlement du racisme structurel et de la suprématie blanche au sein de vos structures. Ces questions peuvent servir de lignes directrices pour déterminer les éléments de votre activité qui nécessitent des efforts plus soutenus. Nous vous encourageons à prendre le temps de répondre sincèrement à ces questions et d’entreprendre toutes les démarches nécessaires afin d’être en mesure de répondre positivement à chacune de ces questions avec effet immédiat :

Programmation, engagement avec les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs*:
  1. Combien d’artistes Noires·x·rs sont représentés dans vos programmes, collections, galeries, résidences, prix et bourses ?
  2. Combien d’artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs invitez-vous à participer à des projets sur des thématiques qui ne sont pas centrées sur la suprématie blanche, le racisme, la politique identitaire ou autres sujets portant sur la Blackness ?
  3. Rémunérez-vous toutes·x·s les artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs invitées·x·és dans vos programmes ? Leur travail est-il rémunéré à un niveau égal à celui de leurs homologues blanches·x·cs ?
  4. Bénéficiez-vous du travail gratuit des artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs sous la forme de recommandations de programmation, de formation, ou de consultation ? Quelles formes de compensation avez-vous envisagées ?

Staff, organisation et gouvernance:
  1. Combien de personnes Noires sont employées dans votre institution ? Combien d’entre elles ont un poste de curatrices·x·eurs, un poste décisionnel important, ou prennent part aux comités de sélection au sein de votre structure ? Combien d’entre elles sont employées avec un contrat à durée indéterminée ?
  2. Quelles sont les opinions politiques des membres de vos conseils d’administration, comités, jurys ou autres organes de direction ? Ces personnes sont-elles sensibles aux réalités vécues par les artistes et les travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs ? Combien d’entre elles sont noires ?
  3. Votre charte éthique vous impose-t-elle de ne pas accepter de financement de mécènes privés ou d’organisations qui ont recours à des pratiques coloniales, racistes et suprémacistes, ou qui causent un préjudice direct ou indirect aux populations noires ?
  4. Comment vous assurez-vous que les employées·x·és, artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs disposent d’un espace safe pour exprimer les discriminations vécues au sein de votre structure ? Comment avez-vous soutenu activement et vocalement une personne ayant subi des discriminations ?
  5. Avez-vous déjà été interpellé pour un acte relevant du racisme ? Quelles sont les mesures en place pour permettre à la personne qui vous interpelle de se sentir en sécurité ? Comment avez-vous traité publiquement ces plaintes et comment les avez-vous archivées ? Quelles formes de réparation avez-vous proposées ?

*Dans toutes ces questions, nous nous référons principalement aux artistes et travailleuses·x·eurs culturelles·x·els Noires·x·rs basées·x·és ou actives·x·fs en Suisse. Dans un deuxième temps, vous pourriez vous poser la même série de questions concernant les artistes Noires·x·rs d’autres pays.

Avec ces questions comme lignes directrices pour l’instauration d’un changement durable au sein de votre structure, nous vous encourageons à partager vos réponses publiquement comme un exemple de bonne pratique et de transparence avec vos publics, à fixer des objectifs pour améliorer votre fonctionnement, ainsi qu’à évaluer régulièrement votre engagement en tant qu’organisation ouvertement et fondamentalement anti-raciste.

Le racisme anti-Noires·x·rs n’est qu’une des manifestations oppressives et discriminatoires de la suprématie blanche. La xénophobie et le racisme contre les personnes racisées non-noires en font également partie. Bien que notre lettre se concentre sur les questions liées au racisme anti-Noires·x·rs, nous vous demandons que des mesures similaires soient mises en place pour lutter contre les discriminations à l’encontre de toutes les personnes qui souffrent de la suprématie blanche. Nous vous encourageons également à considérer les intersections de la suprématie blanche avec le validisme, le sexisme, le classisme, l’homophobie et la transphobie, ainsi qu’à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les milieux artistiques et culturels en Suisse puissent devenir durablement plus divers et plus inclusifs, au-delà de tout signe ou message démonstratif de vertu.






 Komunuma, art-washing en banlieue parisienne : la colonialité de la démocratisation culturelle


27.05.2020 
Jessica Saxby
Enquêtes





Alors que la crise du Covid-19 a remis en avant les graves inégalités structurelles auxquelles fait face la Seine-Saint-Denis, la seule stratégie de long terme pour le territoire semble être toujours plus de spéculation immobilière, toujours plus de relégation et toujours plus de précarisation. Il y a quelques mois, à Romainville, le promoteur Fiminco a inauguré Komunuma, son dernier projet artistique et immobilier. À partir de cet exemple, ce texte s'intéresse à la fabrique de la complicité entre art et gentrification et à la colonialité du langage qui sous-tend nombre d'initiatives culturelles publiques et privées au-delà du périphérique.




Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco

Contrairement aux idées reçues, la création contemporaine de région parisienne la plus intéressante est déjà produite et diffusée au-delà du périphérique. Mais ces initiatives n'avaient pas pour habitude d'aller de pair avec des centres commerciaux disposant d'espaces de restauration de 4 000 m² . En tout cas, pas avant l'arrivée de Komunuma, un nouveau lieu artistique ayant ouvert ses portes à Romainville à l'automne 2019. L'espace abrite quelques galeries parisiennes, l'association Jeune Création, les réserves du Frac Île-de-France, l'École d'Art et de Design Parsons Paris et la Fondation Fiminco. Cette dernière est la fondation d'entreprise du promoteur immobilier du même nom à l'origine du projet. Le site est situé juste en face du Paddock, un centre commercial appartenant lui aussi à Fiminco. Celui-ci arbore un clocher à colombages – trace architecturale des anciens usages industriels – et un écran géant qui surplombent avec étrangeté le jardin partagé adjacent du collectif Paysan Urbain. Cette installation fondée sur la spéculation immobilière, la gentrification et le déplacement des habitant·e·s ne semble être qu'un avant-goût du remodelage prévu sur le territoire de la Seine-Saint-Denis en prévision des Jeux Olympiques de 2024 à Paris.


Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco

Pourtant, l'ouverture du lieu a été accueillie chaleureusement par la presse spécialisée, sa principale préoccupation étant la viabilité des galeries se retrouvant à des kilomètres des quartiers fréquentés par leur clientèle habituelle. La résistance est, heureusement, venue d'ailleurs. En janvier 2020, le salon Jeune Création fut la première exposition à ouvrir dans l'espace de la Fondation Fiminco. À l'occasion du vernissage, plusieurs artistes participant au salon sont intervenu·e·s publiquement pour dénoncer leurs conditions de travail et d'exposition ainsi que leur instrumentalisation par le projet gentrificateur de Fiminco, avec la complicité de membres d'Art en Grève Paris-Banlieues. Les artistes ont accroché une grande bannière à l'un des balcons de l'ancien bâtiment industriel, où était inscrit : « Fiminco + Jeune Création = Précarité + Gentrification ». En février, à la suite de cette première action, deux artistes se sont retiré·e·s de l'exposition A Spoonful of Sugar, organisée par le collectif curatorial Diamètre et par Jeune Création, afin d'exprimer leur refus de participer à une logique capitaliste de privatisation des espaces publics.

Fiminco ne dissimule pas ses intentions. L'été dernier, le groupe immobilier a publié une vidéo promotionnelle intitulée Paddock Paris Gentrification qui dépeint Pantin – la ville située entre Paris et Romainville – comme le « nouveau Brooklyn ». La voix-off, aussi aguicheuse que menaçante, murmure « Les quartiers changent, leurs habitants aussi. » Des images sinistres d'un paysage urbain en train d'être démoli et remplacé par des bâtiments flambant neufs se superposent à des portraits de jeunes gens – belles, beaux et surtout blanc·he·s –  et de cartes animées de Shoreditch et Kreuzberg qui illustrent les success stories de la gentrification dans le monde entier.



Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco


Romainville est en passe de souffrir non seulement de l'émergence d'initiatives privées comme Komunuma, mais également de la frénésie spéculative de l'immobilier à l'approche des Jeux olympiques de 2024, transformant déjà le territoire de la Seine-Saint-Denis. La ville de Saint-Denis connaîtra les transformations les plus importantes en accueillant des projets emblématiques comme le Village Olympique, une opération immobilière colossale de 2 200 logements – le projet est allé jusqu'à recruter un curateur star, Gaël Charbau, pour sa « direction artistique ». Romainville, comme l'ensemble de la Seine-Saint-Denis, souffre et souffrira des conséquences avec l'inflation des prix de l'immobilier. L'organisation des grands événements sportifs se fait généralement en collusion avec des promoteurs immobiliers, des organismes et des entreprises qui interviennent dans le remodelage de l'espace urbain en faveur de leurs intérêts. Ces arrangements se déploient dans le cadre de la mise en place de ces méga-événements qui entrainent des démolitions de logements, des opérations de construction massives – facilitées par les mesures extraordinaires permises par les pouvoirs publics pour tenir les délais des Jeux – et des privatisations d'espaces et d'équipements publics. Selon un rapport de l'organisation internationale Centre on Housing Rights and Evictions (COHRE), les Jeux olympiques ont déplacé pas moins de deux millions de personnes dans le monde entre 1998 et 2008, principalement en raison de l'inflation des prix de l'immobilier. Plus récemment, il a été estimé qu'entre 70 000 et 90 000 personnes avaient été déplacées dans le contexte des derniers Jeux Olympiques d'été à Rio de Janeiro en 2016.




Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco


La situation sanitaire actuelle – soit, au moment de l'écriture, sept semaines de confinement, d'état d'urgence avec un contrôle policier encore plus exacerbé, violent et disproportionné qu’habituellement dans les banlieues – n'a fait que mettre davantage en lumière les manques d'infrastructure affectant les quartiers populaires, notamment le manque de logements salubres et le manque d'accès aux soins. Loin de mettre fin à la gentrification rapace qui se profile, ces constats risquent d'être exploités dans la fiction de la « régénération urbaine » qui permet à ces méga-projets spéculatifs de se multiplier sans rencontrer d'opposition.


Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco


Les récits qu'alimentent les médias sont loin de freiner ces initiatives : les banlieues y sont décrites comme sombres et dangereuses, et Komunuma ou des projets similaires y incarnent les bienfaiteurs venus apporter la culture, le raffinement et un avenir resplendissant à des territoires qui en seraient privés. Dans le magazine Monocle, Hester Underhill écrit par exemple : « Loin du Marais, les galeristes s'installent dans un "quartier chaud" (edgier "hood") ». Dans Frieze Dorian Batycka évoque « les banlieues tristement célèbres », tandis que dans Spike – avec un ton un peu moins exotisant mais pas moins condescendant – Ingrid Luquet-Gad affirme que « Komunuma offre une nouvelle occasion de trouver un équilibre entre la fétichisation du caractère brut des banlieues et son opposé, voilé mais toujours bien présent, qu'est la diabolisation et la peur de l'inconnu. »

Cette dernière citation reflète la vision étriquée que peuvent avoir beaucoup de Parisien·ne·s à propos des limites de leur ville, la démarcation du périphérique dessinant une frontière aussi bien physique que psychologique entre le centre et ses banlieues. Cette vision est entretenue par un certain monde de l'art guindé et sérieux, qui entretient un manque d'accessibilité, de diversité et d'innovation – à cet égard, l'analyse de Spike est tout à fait valide. Cependant, elle contribue à la logique selon laquelle seules la gentrification et la transformation capitaliste au-delà du périphérique peuvent résoudre l'équation en affirmant que des projets comme Komunuma mettront fin à la redéfinition perpétuelle des banlieues comme des espaces sales, inférieurs et à la marge, en décentralisant la scène parisienne collet monté. D'une part, dans le champ de l'art, c'est ignorer le travail d'espaces existants tels que La Galerie à Noisy-le-Sec, les Laboratoires d'Aubervilliers, la Ferme du Buisson à Noisiel, ou même la Maison d'art Bernard Anthonioz à Nogent-sur-Marne, pour ne citer que quelques institutions. D'autre part, le récit des banlieues comme terra nullius, une terre vide et fertile qui ne demanderait qu'à être conquise et fructifiée par le capital, sert un effacement pur et simple de l'existence des millions de personnes qui vivent et travaillent depuis longtemps au-delà des limites du périphérique, dont beaucoup d'artistes et de travailleur·se·s de l'art.
Dans le même article d'Ingrid Luquet-Gad pour Spike, les galeries commerciales s'installant à Komunuma sont décrites comme des « pionniers » car auparavant elles s'étaient installées dans des quartiers populaires de Paris qui avaient, à l'époque, une réputation analogue à celle des banlieues – notamment Belleville, Stalingrad et le 13e arrondissement. Ce langage colonial est également reproduit dans les médias français, avec par exemple la description, dans un article de Emmanuelle Lequeux, Pedro Morais et Valérie de Saint-Do publié par Le Quotidien de l'Art,du galeriste Thaddaeus Ropac – qui a ouvert un satellite à Pantin en 2012 – d'abord qualifié de « fou » mais ensuite de « pionnier ».



Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco

Plus insidieuse encore est la politique publique dite de « démocratisation culturelle » qui sous-tend ces transformations. Ce terme est présenté comme une stratégie d'extension de « la » culture aux personnes qui en seraient éloignées – les pauvres, les sans-emploi, les sans-abri, les malades, et ainsi de suite – avec pour objectif déclaré de les émanciper, même si on ne sait pas bien de quoi. En apparence, ces objectifs semblent tout à fait louables. Dans son ouvrage Artificial Hells 1, Claire Bishop décrit des politiques publiques similaires adoptées au Royaume-Uni par le gouvernement New Labour dès les années 1990 comme une manière d'améliorer l'image des pouvoirs publics tout en faisant accepter l'amoindrissement des services publics par des citoyen·ne·s encouragé·e·s à considérer avant tout leur responsabilité individuelle dans leur inadéquation au monde qui les entoure. En paraphrasant Paola Merli, elle écrit « aucun des résultats [des politiques publiques] ne va changer, ni même permettre de conscientiser, les conditions structurelles qui déterminent la vie quotidienne des gens. Cela ne va que mener les gens à les accepter 2. » La France d'Emmanuel Macron n'offre qu'un copier-coller de ces stratégies – ce qui n'est pas une surprise vu la propension de ce dernier à imiter les politicien·ne·s du tournant néolibéral anglo-saxon des années 1990. 
Une manifestation matérielle de cette soi-disant politique culturelle est l'exemple du Musée numérique des Mureaux qui, d'après Le Parisien, existe car des « musées parisiens offrent leurs trésors à la banlieue ». Au delà du fait que ces musées n'offrent rien du tout – on parle d'un accès numérique à quelques tableaux et objets – c'est le ton colonial de ce langage qui frappe encore une fois, en évoquant la tristement célèbre « mission civilisatrice » qui justifiait la violence coloniale au nom de l'apport culturel. Qu'il s'agisse du contrôle policier ou de l'assimilation culturelle, la France n'a jamais cessé de traiter les populations colonisées comme telles, qu'elles soient au bout du monde ou au cœur de la métropole. Il ne s'agit pas de dénigrer le travail accompli au quotidien par les médiathèques ou bibliothèques de ces quartiers, y compris pour l'accès aux ressources numériques. Mais la politique culturelle de l'ère Macron semble se limiter à ce type d'initiatives, encouragées par un plan national qui vise à diffuser largement ces musées numériques sous l'appellation de Micro-Folies. Le projet, créature technocratique initiée par l'établissement public de La Villette – son nom est une référence à l'architecture du parc – offre une subvention de 15 000 euros aux villes qui voudraient installer un tel espace. Les Micro-Folies se présentent comme une solution clé-en-main pour collectivités désirant démocratiser la culture pour pas cher, mais elles prennent surtout le risque de renforcer les divisions sociales en perpétuant des pratiques autoritaires et verticales qui n'offrent aucune possibilité culturelle autonome digne de ce nom. Il y a cependant une certaine ironie à ce que la crise sanitaire réduise même les plus grand·e·s globe-trotteur·se·s de l'art à voir les expositions en format numérique, les mettant face à l'insuffisance flagrante de cette forme d'accès à l'art.


Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco

Le langage utilisé par les médias et les politiques publiques permet à des espaces comme Komunuma d'exister en escamotant les critiques de part et d'autre. Tout d'abord, ils peuvent se targuer d'accomplir le soi-disant acte de bienfaisance qui consiste à apporter l'art au peuple, alors qu'ils sont avant tout instrumentalisés pour opérer un art-washing de la gentrification.  Quelques exemples : à Londres, l'ensemble de logements sociaux Balfron Estate, anciennement propriété de la municipalité de Tower Hamlets, a été rénové en collaboration avec le promoteur immobilier de luxe Londonewcastle. Pendant la période de transition, tandis que tous les appartements ont été vendus sur le marché privé et qu'aucun·e résident·e expulsé·e n'a pu revenir, le nouveau propriétaire offrait des baux temporaires à des artistes. À Marseille en 2017, sept initiatives culturelles se sont vues offrir des espaces sans loyer pendant trois ans rue du Chevalier-Roze par le promoteur immobilier ANF, à deux pas d'un complexe d'appartements de standing fraîchement rénovés par ce dernier rue de la République. Le projet a cependant été un échec retentissant, illustrant bien que ce n'est pas l'art seul qui gentrifie, mais les efforts du capital.


Capture d’écran de la vidéo Paddock Paris Gentrification du groupe Fiminco


Quelques exemples émergent en région parisienne : ainsi, le collectif d'artistes Le Wonder a loué un immeuble de bureaux, voué à la démolition après qu'un groupe de personnes sans-papier en ait été chassé. Des intermédiaires fleurissent, comme l'opérateur Plateau Urbain, qui capitalise sur des « espaces transitionnels » au grand bonheur des propriétaires qui peuvent percevoir des revenus locatifs en attendant les rénovations tout en économisant sur la sécurité, les artistes qui y vivent empêchant l'établissement de squats. Enfin, ce langage politique et médiatique légitime un récit de renouvellement et de régénération des quartiers concernés à travers l'idée selon laquelle les revenus apportés par ces nouveaux commerces vont, par le biais des impôts locaux, permettre d'améliorer les infrastructures. En réalité, le temps que les améliorations des infrastructures se mettent en place, les communautés existantes auront déjà étaient déplacées et ils ne profiteront guère qu'aux nouveaux et nouvelles arrivant·e·s.
En somme, l'histoire déjà longue de l'art comme complice de la gentrification expose la vanité des fables de philanthropie et de régénération urbaine qui accompagnent ces projets.




Claire Bishop, Artificial Hells: Participatory Art and the Politics of Spectatorship, Londres, Verso, 2012, 390p.

2

Ibid. p. 14





27.02.2020
Jessica Saxby
Enquêtes







— Journal du Conservatoire en lutte —
Troisième mouvement 


18.05.2020
Conservatoire en lutte
Brèves



La Crécelle “troisième mouvement”  est à télécharger ICI.


Au sommaire de cette nouvelle édition :


Page 1

   - Culture partout, justice nulle part

   - Continuité dans les choux, pédagogie aux fraises, on garde la pêche mais lâchez-nous la grappe !

Page 2 et 3

   - #EuroNousPrendPourDesCons

   - Les étudiants des Beaux-Arts résistent au virus du luxe

Pages 4 et 5

   - De l'autonomie musicale à l'autonomie politique des musiciens

Pages 6 et 7

   - Fragments de confinements

Page 8

  - Les Mots croisés de La Crécelle

  - Le duo-feuilleton

Page 9

  - Annulation de tous nos projets rémunérés, de quoi va-t-on vivre ?

Pages 10 et 11

  - Souriez, vous êtes zoomé·es !

  - Contre son tabou, écrire la dystonie de fonction

Pages 12 et 13

   - De quoi on cause - Retour sur la Causerie avec Geoffroy de Lagasnerie

   Page 14

    - Loin du Local, loin du cœur du problème ?

Pages 15 et 16

   - Contre les maux des discours du temps, petit florilège de réponses :

        - Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier et Winston Churchill : rendez-vous place des                     Grands Hommes ?

        - Propagande à France Musique sur les CNSMD, vive les défenseurs du désastre !

        - Cadence rompue de l'écologie

        - Plaidoyer pour L'Internationale

        - Dans le désespoir, la grivoiserie…

Pour les contacter lacrecelle.journal@gmail.com


Bonne lecture !!! 




DOCUMENTATIONS

DOCUMENTATIONS est un média participatif contre l'hégémonie conservatrice qui gouverne le champ de l'art.