Crise du coronavirus : ce système ne peut survivre, mais nous le pouvons


30.03.2020 
Rachida Aziz & Christophe Callewaert
Tribunes

Rachida Aziz, artiviste et fondatrice de Le Space à Bruxelles, laboratoire culturel autonome et décolonial récemment forcé à la fermeture, et Christophe Callewaert, journaliste à DeWereldMorgen, nous envoient depuis Bruxelles un texte d'opinion et d'analyse cinglant écrit une dizaine de jours seulement après l'annonce du confinement chez nos voisin·e·s belges. Il et elle proposent une grille de lecture de la crise du coronavirus sous l'angle de trois scénarios de traitement et sortie de crise passés. Il·elle nous invitent ainsi à penser et à contribuer à « l’émergence d’une doctrine du choc de gauche » parce qu' « il n'y aura pas de retour à la normale, car c'est cette normalité qui était le problème » .


2008 – bail out the banks - renflouons les banques
2020 – bail out all the people - renflouons tout le monde




Matias Segura, «Nous ne revenerons pas à la normale, car la normale est le problème », Chili
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« Regardez attentivement le présent que vous construisez,
il devrait ressembler à l'avenir dont vous rêvez. »
Alice Walker

Non, il n'y a vraiment pas de précédent à ce qui nous arrive en ce moment. La crise actuelle nous renvoie naturellement aux grands désastres de l’histoire récente.
La pandémie est parfois comparée à la grippe espagnole qui a fait plus de victimes en deux ans (entre 1918 et 1919) que durant les quatre terribles années de guerre qui l'ont précédé ; ou bien on établit des correspondances entre la mobilisation mondiale actuelle et les mobilisations massives durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré les similarités apparentes, ces analogies ne reflètent pas la vérité. Prenons pour exemple les quatre années d'occupation de Paris par les soldats Nazis : les cafés, les théâtres et les cabarets étaient restés ouverts. Le manège ne s'est pas arrêté. Ici et maintenant, les boulevards sont déserts et les chaises sont empilées derrière les vitres des cafés.

Si l'histoire n'offre pas de réponse, il nous reste l'univers de la fiction. Nous reconnaissons le scénario, nous l'avons déjà entrapercu dans les films dystopiques qui inondent nos écrans depuis des décennies. Les discours pesants des dirigeant·e·s mondiaux·ales, les colonnes de véhicules militaires envahissant l'espace urbain, les rues vides où le moindre bruit est amplifié par un écho, les achats de panique (avec comme personnage principal le papier toilette ce qu’aucun·e auteur·e de science-fiction n'avait jamais osé imaginer).
Reconnaissons qu'actuellement la plupart d'entre nous n'avons ni le temps ni l'espace mental pour réfléchir au passé, au présent et au futur. Philosopher est en effet un luxe quand la nécessité de survie requiert un certain pragmatisme. Se réveiller et devoir faire face à la perte brusque de ses revenus, restructurer l'organisation de la vie perturbée des enfants, gérer l’explosion de messages envoyés par l'employeur·e ou le·la supérieur·e zélé·e essayant de prouver son utilité au ratio du nombre d'e-mails envoyés, se retrouver encaissé·e dans un appartement trop petit... Ou bien pire encore. Ne pas avoir de toit au-dessus de sa tête, être mis·e à la rue par un gouvernement dépourvu d'humanité, être expulsé·e de sa chambre car son centre d’accueil a fermé et se retrouver seul·e dans l’étendue sauvage et désolée d'une ville que l'on ne connait pas.

« C’est vrai : je gagne encore de quoi vivre.
Mais croyez-moi : c’est pur hasard. Manger à ma faim,
Rien de ce que je fais ne m’en donne le droit.
Par hasard je suis épargné. (Que ma chance me quitte et je suis perdu.) »
Bertolt Brecht

Depuis les premières semaines de la crise, nous nous réjouissons et nous nous consolons grâce à la solidarité qui s’est rapidement installée. Depuis nos balcons, nous applaudissons les héros et héroïnes qui risquent leur vie au sein de couloirs d'hôpitaux devenus le théâtre de scènes que l'on aurait jamais pu imaginer. Une fois de plus, nous réalisons que prendre soin les un·e·s des autres reste une part fondamentale de notre nature. Dans cet enfer, des inconnu·e·s battissent des bouts de paradis. Chaque catastrophe vient confirmer la faillite du darwinisme social, cette théorie abominable prônant que nous les humains nous comportons toujours comme des monstres les uns envers les autres. Des monstres vivent parmi nous ; mais ils ne sont pas nouveaux. Ce sont exactement les mêmes qu'avant l'éclatement de la crise.


La routine

Lorsqu'on vit un choc pareil, on a tendance à s’en remettre à la routine et aux schémas de pensée habituels qui ont façonné nos vies, parce qu’ils constituent les derniers remparts  de notre existence contre l'incertitude. Ils nous aident à affronter la peur. Mais ils sont de mauvais conseil quand tout change. Rien ne sera plus jamais comme avant. [This Changes Everything]. Ces mots sont apparus en lettres noires sur le fond bleu de la couverture du livre de Naomi Klein au sujet de la crise climatique. Depuis quelques semaines, nous murmurons ces mots comme un mantra.
Rien ne sera plus comme avant. Même, la même chose sera dorénavant mille fois pire. Ce qui nous paraissait impensable il y a quelques semaines est en train de se produire sous nos yeux. Rappelez-vous les commentaires méprisants à propos des mesures prises par le gouvernement chinois. En février, le journal Le Soir qualifiait d’« inquiétants » les drones-perroquets exhortant les habitants de Wuhan à rester chez eux. Un mois plus tard, le même quotidien applaudit l'utilisation de drones similaires dans la ville de Bruxelles. Des décisions qui auraient nécessité des années de débats sont désormais prises en quelques jours, voire quelques heures. Ces mêmes décisions ont des conséquences non seulement sur le présent, mais aussi sur l'avenir.
Nous nous accrochons à l'espoir que le virus sera bientôt derrière nous. La Chine ainsi que plusieurs autres pays ont démontré que l'épidémie pouvait être (temporairement) maîtrisée. De leur côté, les scientifiques nous alertent sur une crise pouvant durer plus de 18 mois. Cela correspond en effet au temps nécessaire pour développer et commercialiser un nouveau vaccin. L'année et demie qui suivra ne ressemblera pas forcément toujours à la période de confinement actuelle, mais nos sociétés et nos vies seront perturbées un certain temps.
Si nous ne sommes pas en mesure de prédire à quoi nos vies ressembleront, ce que nous savons en revanche, c’est que la crise provoquera des bouleversements durables dans le système capitaliste mondial. Selon nous, trois scénarios sont possibles. Ils sont basés sur des crises survenues par le passé, choisies non pas car leurs conditions sont similaires (comme nous l’avons expliqué en introduction), mais car nous pouvons tirer des enseignenements des réactions du un pour cent – ou l'élite – à de tels bouleversements.
La réaction des gouvernements et des banques centrales aux conséquences économiques de la crise du coronavirus réveille inévitablement les vieux fantômes de la crise financière de 2008. L'Union européenne et les États-Unis avaient alors alloué plusieurs milliards pour calmer les marchés boursiers et sauver les banques. Lorsque, comme aujourd’hui, des secteurs entiers de l'économie sont fermés ou complètement perturbés par le blocage de l'approvisionnement en matières premières entre autre, la plupart des pays ne peuvent échapper à une récession économique (qui est avérée dès lors que la croissance du produit national brut est négative pendant au moins deux trimestres consécutifs). Les risques d’une dépression et d’une longue période de déclin économique augmentent de jour en jour.



Un artiste prépare son graffiti avec l'inscription « Le virus Corona est un appel au réveil et notre chance de construire une société nouvelle et aimante » sur un mur du quartier des abattoirs à Munich, en Allemagne.
Photo : AFP


La crise a toujours été là

La crise du coronavirus n’est pas en train d’affecter une économie en plein essor, stable et équitable. Elle est l’héritière d’un système économique à l’origine du krach financier de 2008 qui n'a pas été réformé mais simplement rafistolé. Dans ces conditions, une crise se profile toujours à l’horizon. Alors que nous ne nous étions pas remis de l’explosion de cette bulle financière, la perspective d'une nouvelle bulle semble déjà séduire tous les spéculateurs. Les gouvernements et les banques centrales ont ressorti la vieille recette de 2008 : renflouer les entreprises (le renflouage consiste à utiliser de l’argent public dans le cadre d’un plan de sauvetage d’entreprises privées). On réinjecte également massivement de l'argent dans l'économie dans l'espoir que les entreprises et les particuliers emprunteront en masse dans le futur. Nos gouvernements donnent ainsi directement des milliards aux actionnaires. Les PDG font la queue en ce moment à la Maison Blanche pour recevoir leur chèque. Les compagnies aériennes facturent 50 milliards. À lui seul, le constructeur aéronautique Boeing demande 60 milliards. Les casinos espèrent un chèque de 18 milliards. Le secteur hôtelier - oui, le secteur dans lequel Donald Trump a lui-même des intérêts – devrait recevoir 150 milliards.
Ces dernières années, la compagnie aérienne American Airlines a réalisé des milliards de bénéfices ; ces profits n'ont pas été utilisés comme garantie pour les moments difficiles
(« Je ne pense pas que nous perdrons à nouveau de l’argent », a déclaré son PDG dérangé en 2017). Qu’a donc fait la compagnie aérienne de ces milliards ? Elle a racheté ses propres actions si bien que le prix et les dividendes ont monté en flèche et ses actionnaires ont raflé la mise. En Belgique maintenant, Brussels Airlines, bien que filiale de la compagnie aérienne allemande Lufthansa, a déjà demandé au gouvernement belge 200 millions d'euros.
Bien sûr que des entreprises doivent être sauvées, mais cela doit se faire de manière ciblée. Autrement, une fois la crise passée, n’allons-nous pas retrouver partout à la place des cafés et restaurants du quartier les formules uniformes des grandes chaînes ? Si nous laissons la créativité destructrice du capitalisme agir librement, seuls les Amazons resteront.




Austerité, austerité, austerité

Quiconque a travaillé pour un service public, a travaillé dans le secteur social et culturel ou a perçu des prestations sociales au cours des dix dernières années sait ce que ces plans de sauvetage nous ont coûté. Dix ans d’économies, dix ans de coupes budgétaires drastiques qui n’ont eu pour effet que de rendre les secteurs les plus essentiels en temps de crise incapables de répondre rapidement aux besoins de la population. Un exemple parmi d'autres qui en dit long : pendant longtemps, la Belgique disposait d'un stock stratégique de masques de protection. En 2009, un an après la crise financière, il a été décidé que ce stock national ne serait pas réapprovisionné pour des raisons budgétaires. En 2019, la date d'expiration des derniers masques étant passée, le stock restant a été détruit. Cela n'a jamais été relayé par les médias, il ne s’agissait que d’un détail dans des budgets annuels d’austérité qui regorgent de nombreuses petites et grandes histoires tragiques. Pensez-y la prochaine fois que vous applaudirez depuis vos balcons.
Le gouvernement des Pays-Bas a annoncé qu’il allait autoriser un déficit budgétaire à hauteur de 65 milliards d'euros dans les prochains mois pour sauver les entreprises. Ce n'est que la première mesure, puisque ce montant est fondé sur l’espoir d’une sortie de crise rapide. Il faut savoir que ces 65 milliards d'euros correspondent à la somme des économies budgétaires réalisées au cours des dix dernières années. Aux Pays-Bas, le secteur culturel à lui seul a été amputé de 200 millions d'euros en 2011. Les sommes
« économisées » suite aux politiques successives d’austérité se sont tout simplement évaporées. Une fois la crise sanitaire passée, quand nous aurons droit à une autre salve de mesures d’austérité, allez donc demander à nouveau à des secteurs déjà à genoux de faire des économies.
En Belgique, les réductions budgétaires s’annoncent d'une ampleur telle que nous regretterons très vite les coupes de cinq à trente pour cent de l'an dernier dans le secteur social et culturel. Alors qu'il y a quelques mois Wouter Beke (ministre flamand du Bien-être, de la Santé publique, de la Famille et de la Lutte contre la pauvreté) se disait incapable de trouver les 5 000 euros manquants pour maintenir le service d’écoute téléphonique de prévention du suicide, des milliards sont soudainement disponibles, comme si de rien n’était, pour des entreprises privées. Soyez-en sûr·e·s, le Premier ministre flamand Jan Jambon et ses comparses se frottent déjà les mains et se tiennent prêt·e·s pour une nouvelle vague d'austerité à coups de hache. Si nous ne restons pas vigilant·e·s, nous assisterons bientôt à un massacre social.




[Le néolibéralisme est né au Chili, et au Chili il périra]
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Business as usual

C’est bien le scénario qu'il·elle·s espèrent. Il·elle·s s'attendent à ce que les vieilles recettes continuent de fonctionner et à ce que la population sidérée par la pandémie subisse et accepte passivement les mesures d’austérité qui ne tarderont pas. Retour au business as usual, comme si de rien n'était, dès que possible.
Il·elle·s ne prennent cependant pas en compte certains paramètres.
Premièrement, cette crise risque d'être bien plus profonde que celle d'il y a douze ans. La sortie de crise ne se fera pas sans rebonds, au fur et à mesure de l'apparition et de l'extinction de nouveaux foyers partout dans le monde dans les dix-huit mois qui viennent. De plus, les peuples de 2020 ne sont plus ceux de 2008, désormais échaudés par des années de crises sans fin et de promesses non tenues. L'année dernière déjà, une vague de protestation sans précédent a balayé tous les continents. Au Chili, secoué par d'importantes manifestations en octobre dernier, le gouvernement a déclaré l'état d'urgence. L’un·e des manifestant·e·s a brandi la pancarte : « Le néolibéralisme est né au Chili, et au Chili il périra ». La France s’est confrontée au mouvement des Gilets jaunes. En Algérie et au Soudan, les présidents à vie ont fini par abdiquer. Un beau jour, vingt pour cent de la population du Liban manifestait contre un système politico-économique corrompu et inique. Aux États-Unis, des organisations militantes telles que Black Lives Matter, Occupy et le Women's March Movement, ont favorisé l'émergence d'un véritable mouvement de masse, dont Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders ne sont que des figures de proue.


Il n’y a pas d’alternative

Deuxièmement, il s'agit d'une crise de nature différente de celle de 2008. Les gouvernements sont aujourd'hui contraints à prendre des mesures autrement plus radicales qu'auparavant. En Espagne, le nouveau gouvernement a été contraint de nationaliser les hôpitaux privés. À Paris, les hôtels ont été réquisitionnés par les autorités locales pour accueillir les sans-abris. La nouvelle la plus étonnante nous est venue du Royaume-Uni, qui a vu le Premier ministre Boris Johnson temporairement nationaliser les chemins de fer pour éviter aux entreprises privées qui les opéraient de faire faillite. En Belgique, le ministre de l'Intérieur Pieter De Crem, ancien ministre de la Défense, a dépêché la police auprès d’une entreprise de Charleroi pour réquisitionner 180 000 tests de dépistage pour le coronavirus – une décision qui fait ironiquement écho à l’une des définitions données par Karl Marx de la « dictature du prolétariat ». Cette entreprise avait prévu de tranquillement vendre les tests au plus offrant sur le marché mondial.
Aux États-Unis, le droit à des arrêts maladie payés, inaccessible à des millions de travailleur·se·s, a également enflammé les discussions. Plusieurs pays ont pris des mesures d’urgence pour compenser les pertes de revenus. En Flandres, les chômeur·se·s temporaires reçoivent 200 euros payés par le gouvernement directement sur leur compte en banque afin de couvrir leurs factures d'eau et d'énergie. Le parti chrétien-démocrate CD&V a déjà évoqué l'idée d’une aide de 1 500 euros versée à toutes les familles. Aux États-Unis, Bernie Sanders se bat pour une aide similaire de 2 000 $ par mois et par foyer. [Le plan de sauvetage bipartisan, approuvé par Donald Trump, accorde certes 1 200 $ à de nombreux ménages, mais montre surtout que le système préfère l'endettement massif à un changement structurel., NDLR]


Une société nouvelle

Tout ceci nous mène à considérer un deuxième scénario. En 1945, après l'horreur de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l'Europe ne sont pas simplement revenus au chaos des années 1930. À la sortie de la guerre en Europe, les employeur·e·s et les syndicats ont signé un pacte social et jeté les fondations de la sécurité sociale. Les caisses d'assurance-maladie et d'assurance-chômage des syndicats ont par la suite été étendues au niveau national. De retour aux États-Unis, après des années sur les fronts d'Europe et du Pacifique pendant lesquelles on leur avait fait miroiter l'égalité, il n’en était que plus inacceptable pour les soldats Noirs américains de se conformer à nouveau à la ségrégation et aux lois Jim Crow. Après quatre années passées dans les usines à remplacer des hommes partis au front, les femmes ayant connu l'indépendance financière ont été remisées à la sphère domestique ou à des emplois subalternes. Ce retour à l'ordre brutal a causé un mécontentement profond, qui a préparé le terrain des vagues de libération à venir, aussi bien les mouvements féministes que ceux des droits civiques.
Les entreprises américaines et européennes ont connu des changements structurels en 1945. Aujourd’hui comme hier, les prémisses d'une société nouvelle existent et sont prêtes à être développées. Aux États-Unis, regardons le Green New Deal élaboré par Alexandria Ocasio-Cortez. En Europe, quantité de propositions élaborées exigent une « justice climatique » dans le cadre d’une transition sociale plus écologique, plus humaine et plus juste. Qui dit que le Royaume-Uni devra remettre ses chemins de fer, aujourd’hui nationalisés, sur le marché au plus offrant, ou les rendre à ses ancien·ne·s propriétaires incompétent·e·s ? Si les gouvernements du monde entier entrent en possession de compagnies aériennes, n'est-il pas temps de radicalement restructurer ce secteur et de l'adapter à l’ère du « voler moins » ?
Aux États-Unis, les cours des actions des quatre principales sociétés pétrolières sont désormais si bas qu’il devient possible pour le gouvernement de toutes les acheter pour 300 milliards de dollars. Plutôt que de les laisser entre les mains d’actionnaires cupides qui se battront jusqu'à la dernière goutte de pétrole extraite des sables bitumineux, le gouvernement ne peut-il pas s’engager et préparer l’avenir des 1,6 million de travailleur·se·s du secteur de l’industrie pétrolière ? Si les gouvernements trouvent aujourd’hui suffisamment de ressources pour assurer un revenu garanti à certaines parties de la population, pourquoi serait-ce impossible de le faire pour tout le monde en « temps de paix » ? S'il est soudainement possible de distinguer les emplois essentiels des « emplois à la con » [bullshit jobs], pourquoi ne pas continuer à le faire après cette crise ? Au Vermont et au Minnesota, les employé·e·s des commerces alimentaires sont désormais considéré·e·s comme des « personnels d'urgence » et reçoivent de meilleurs avantages sociaux en conséquence. Pourquoi accepteraient-il·elle·s, un an et demi plus tard, de docilement retomber aux rangs les plus bas et les moins valorisés de la société ? Allons-nous à nouveau laisser un·e politicien·ne faire des économies budgétaires sur notre système de santé publique ?




« Ma sœur,
Toi l’insulaire
je te donne ces cailloux
pour que tu n’oublies pas que nos vies
sont plus importantes que leur pouvoir
que la vie sous toutes ses formes
doit être respectée tout autant que l’argent
que ces bouleversements touchent chacun d’entre nous
C’est notre affaire à tous
Chacun d’entre nous doit choisir
s’il restera assis
ou se mettra debout »
― Kathy Jetñil-Kijiner and Aka Niviâna

Bon nombre des mesures qui sont actuellement mises en place proviennent des manuels de la gauche politique. Ne soyons pas surpris·e·s car ces décisions ont bien pour but de nous préparer à la crise beaucoup plus grande qui s’approche. Si nous ne réduisons pas structurellement les émissions de CO2, ce qui nous attend sera bien pire que ce que nous vivons en ce moment. Il est désormais grand temps de faire valoir des demandes maximales et de persévérer. Comme l'écrit le journaliste spécialiste du climat David Roberts, « Cette crise est une tragédie, mais la plus grande des tragédies serait de n’en tirer aucune leçon. » Naomi Klein nous met en garde depuis des années sur la doctrine du choc employée par la droite politique en temps de crise. Le moment est venu pour l’émergence d’une doctrine du choc de gauche.

Des états fragiles

Le danger d'un troisième scénario nous menace. Les systèmes existants se sont effondrés dans plusieurs pays entre 1917 et 1933. Nous risquons de voir ce scénario se répeter. A l'heure actuelle, des dirigeants de pays autoritaires tirent profit de la crise pour mettre définitivement un terme aux vestiges de l'État de droit. En Hongrie, un projet de loi pourrait donner les pleins pouvoirs à Viktor Orbán et retirerait les prérogatives du parlement pour une durée indéterminée. Ce projet de loi prévoit également des peines jusqu'à cinq ans de prison pour la publication d’informations qui entraveraient ou seraient considérées fallacieuses par le gouvernement. [Cette loi a finalement été promulgée le 30 mars 2020, et contient en plus, la suspension des élections pour une durée indéterminée, et des peines de huit ans de prison pour quiconque ne respecterait pas le confinement, N.D.L.R.].

Des médecins cubains arrivent en Italie pour aider les hopîtaux débordés
Capture d’écran d’une vidéo Newsflare.
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Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.

L’anarchie se déchaîne sur le monde

Comme une mer noircie de sang : partout

On noie les saints élans de l’innocence.

Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires

Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.
― William Butler Yeats

La majorité des pays touchés par la pandémie ne possèdent pas de système de protection sociale. Un confinement prolongé les mènerait rapidement à la famine quand toutes les sources de revenus auront disparu. Une nouvelle crise de la dette pourrait également entrainer un certain nombre de pays au défaut de paiement et à la faillite. Pendant que l'Union européenne est paralysée par ses querelles de famille habituelles, la Chine et Cuba envoient des équipes médicales en renfort dans les pays les plus durement touchés. La République tchèque a récemment intercepté 100 000 masques de protection en provenance de Chine et à destination de l'Italie. En Union européenne, c'est chacun·e pour soi et tou·te·s contre les réfugié·e·s qui vivent dans des conditions dégradantes à l'intérieur et à l'extérieur de nos frontières. Les États-Unis n’ont pas hésité une seconde à renforcer leurs sanctions économiques contre l’Iran au moment même où 81 millions d’Iranien·ne·s font face à la même pandémie que le reste du monde.
Ces actes honteux de cruauté contrastent vivement avec les propos du coordinateur de l'organisation des Cubain·e·s d'Italie, Yanet Platero. À l’arrivée de l'équipe médicale de son pays d'origine à l'aéroport de Milan, un journaliste a demandé : « Cuba n'a-t-elle pas besoin de ces médecins sur place ? » : « Notre Patrie n'offre pas ce que nous avons en trop, notre nation partage tout simplement ce que nous avons », a répondu Platero.
Tant de grandes leçons sont à tirer de cette crise. Que les propos de Platero soient l'une d'entre elles. Soyons réalistes – nous, ici en Occident. Vivre dans la peur des maladies et des grands bouleversements a toujours été la norme pour la moitié de la planète. Ne pas en avoir eu conscience avant signifie clairement que le coronavirus ne nous dérangeait pas tant qu'il restait en Chine. Il n'y aura pas de retour à la normale, car c'est cette normalité qui était le problème [We won't go back to normal, because normal was the problem].

2008 – bail out the banks. Renflouons les banques.
2020 – bail out all the people. Renflouons tout le monde.

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Rachida Aziz et Christophe Callewaert

Essai publié le 24 mars 2020 dans le journal en ligne belge DeWereldMorgen

Traduction de Yasmina Reggad editée par documentations.art

Note des auteur·e·s du texte aux lecteur·trice·s : merci de nous aider à identifier les auteur·e·s des photos publiées afin d'en compléter les crédits.







30.03.2020
Rachida Aziz & Christophe Callewaert
Tribunes








— Journal du Conservatoire en lutte —
Deuxième mouvement 


04.02, 2020
Conservatoire en lutte
Brèves



En cette période de confinement, nous vous recommandons la lecture du “deuxième mouvement” de La crécelle -le journal du concervatoire en lutte- à télécharger ICI.

À partir de ces articles qui concernent directement des problèmes liés au Conservatoire de Paris, ce deuxième numéro est aussi l’occasion pour chacun.e de réfléchir les luttes des derniers mois, leur prolongement sous de nouvelles formes en période de confinement et dans la perspective de la sortie de cette crise sanitaire sans précédent.


Au sommaire de cette édition :


Page 1-3
- Élections au CA : La Crécelle soutient des candidat.e.s, Sarah VAN DER VLIST - Eugénie LOISEAU Simon HERVÉ - Louise THOMAS
- Un pétainiste à la cafet’, un communard aux oubliettes - Les animaux malades d’amnésie sélective

Page 4
Le Conservatoire National Supérieur du Monde - Un récit des vœux de la direction

Page 5
Vacataires, ces serpillières des collectivités territoriales

Page 6
- Le département danse et le nu, épisode 2 et erratum
- Les divagations du Local

Page 7
- Les Mots croisés de La Crécelle 
- Vous êtes filmé, souriez tout habillé ! 
- Le duo-feuilleton

Page 8-9
Retour sur le concert de soutien aux grévistes de la ligne 5
- Questionner les pratiques de « médiation »

Page 10
Retour sur le concert de soutien aux grévistes de la ligne 5
- Discussion avec deux conducteurs

Page 11
Pendant ce temps, à l'École d’Hiver...

Pour les contacter lacrecelle.journal@gmail.com


Bonne lecture !!! 





L’année où j’ai arrêté de faire de l’art. 
Pourquoi le monde de l’art doit soutenir les artistes : envisager la solidarité au-delà des enjeux de la représentation



18.03.2020
Paul Maheke




The mushroom book. A popular guide to the identification and study of our commoner Fungi, with special emphasis on the edible varieties par Nina L. Marshall,  New York, ed. Doubleday
Image: The Biodiversity Heritage Library

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art est l’année où je suis devenu·e un parent célibataire. C’était en 1622, j’ai été mis·e en esclavage et amené·e de force en Amérique du Nord pour travailler dans les champs. C’était en 2003, j’ai dû aller dans un autre pays pour me faire avorter. 1997 est l’année où j’ai arrêté de faire de l’art. Quand j’ai dû mettre de côté des milliers de dollars pour payer ma trithérapie et pour m’occuper de ma mère qui venait de perdre son travail. C’était en 2017, quand je n’ai pas eu assez d’argent pour payer ce concours de photographie, cette résidence artistique, ou l'examen d’entrée de cette université prestigieuse.

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art, j’ai juste arrêté. Je n’étais pas seulement ralenti·e dans ma progression, je n’ai pas pris un détour, j’ai juste arrêté. La vie ne m’a pas fait de coups durs, du moins pas plus que d’habitude. Ma vie entière était un coup dur.

Je n’avais plus de résistance. Plus une seule goutte de sang. Mon corps s’est effondré. C’était l’année où je ne pouvais plus tenir le coup. Tu m’as fait défaut.

Un jour, j’ai eu l’impression que le sol avait disparu et qu’il n’y avait plus rien pour retenir ma chute. C’était l’année où j’ai fait mon coming out trans. C’était l’année où j’ai dû payer mon opération d’affirmation de genre. C’était l’année où on a fait de moi un bouc émissaire et on me daubait dessus.

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art, c’était avant le Covid-19. Pas besoin d’une pandémie globalisée pour abréger ma carrière. Je n’ai juste pas réussi à payer mes impôts à temps. C’était en 2019 et j’ai eu un accident de vélo pendant que je livrais des repas à domicile. L’année où j’ai arrêté de faire de l’art, je n'ai pas eu besoin que les régions les plus riches du monde se confinent pour que le monde de l'art me fasse sentir que j'étais de trop.

C’était tellement banal que personne ne s’en est rendu compte.

Personne ne s’en est rendu compte parce que je n’étais pas capable d’en faire une œuvre d’art. Ça ne pouvait pas devenir de l’art. Ça s’est juste fini. Mes expositions ont été annulées et personne ne m’a payé et personne ne m’a vu. 

Je faisais de l’art depuis trop longtemps pour me faire embaucher par une entreprise hors de ce domaine. Aucun restaurant ne donnerait un job à une personne avec aussi peu d’expérience dans l’accueil. 

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art était l’année où mon·ma professeur·e de collège a décidé que je ferai un·e bon·ne technicien·ne de service en usine. C’était l’année où mes parents ont décidé de déménager plus loin, loin du centre ; à peine dans ses banlieues. L’année où j’ai arrêté de faire de l’art c’est quand j’ai réalisé que je devais parler plusieurs langues pour être un·e artiste, avoir un ordinateur avec un accès illimité à Internet et un smartphone pour répondre instantanément à vos emails. L’année où j’ai dû arrêter est l’année où je ne pouvais plus me payer les transports pour venir te rencontrer dans ton musée. Je me battais contre la dépression et des troubles mentaux.

C’était en 1957 et mon mari devait autoriser  chacune de mes dépenses. C’était en 1578, j’ai été jeté·e dans une rivière, mes mains liées à mes pieds. C’était l’année où ils pensaient que j’étais une sorcière. C’était en 2008 que je suis devenu·e sans-domicile parce que j’ai perdu mes allocations et que tu ne m’as pas payé·e. Tout s’est arrêté quand j’ai réalisé que j’étais la seule personne racisée à ton vernissage. Ça s’est arrêté quand j’ai dû nettoyer les sols des chambres d’hôtel, des aéroports et des trains pour boucler les fins de mois. C’était à ce moment-là que je t’ai vu marcher dans le business lounge. J’ai senti ton parfum quand tu es passé·e devant moi. Ils vendent une imitation de ton parfum au magasin en bas de la cité. Je sentais presque comme toi l’année où j’ai arrêté de faire de l’art. Mais au final, sentir comme toi n'était qu'un camouflage. Cela n’a pas fait de différence quand, en 2020, j’ai été forcé·e d’arrêter car mes finances étaient trop fragiles. 

Le jour d’après, toi et moi nous sentions le même parfum de feuille de figuier que tu vaporises sur tes cheveux et sur ton cou, tous les matins. Tu étais au bureau, au musée, le jour où le président a décidé d'interdire l’accès à différentes institutions partout dans le pays pour empêcher la diffusion du virus. Tu as appliqué avec précaution du gel hydroalcoolique sur tes mains et tes poignets pour éviter d’être contaminé·e. Puis tu as regardé ton compte en banque sur ton téléphone. Tu t’es dit « ça devrait aller jusqu’à ce que ça s’arrête ». Tu venais juste de récupérer le loyer de ton locataire, ton assurance maladie, les bitcoins que quelqu’un·e avait minés pour toi pendant la nuit. L’année où j’ai arrêté de faire de l’art est celle où tu as commencé à les échanger.

En 2016, tu t’es assuré·e que je ne parlerai à personne de ce qui s’était passé à l’atelier, au bureau, à l’appartement, dans les toilettes pendant la foire. C’était l’année où tu as systématiquement déformé mes mots. Tu t’es assuré·e que tes abus verbaux resteraient allusifs pour toute personne ayant écouté ta version de l’histoire. C'est là que ton véritable pouvoir se manifeste. C’était l’année où j’ai eu honte d’en parler : l’année où j’ai arrêté de faire de l’art est l’année où l’on m’a fait sentir que je n’étais rien. L’année où l’on m’a rappelé que ma visibilité ne pourrait jamais être à la hauteur de ta stabilité financière.

Alors, dans les derniers mois de 2020, quand j’étais à la maison encore alité·e et que le musée ne me payait pas, j’ai su que c’était l’année où je devais arrêter de faire de l’art. Comment allais-je payer pour mes dépenses de tous les jours sinon ? Cela allait durer un moment, m’ont-ils dit. « Je suis désolé·e d’apprendre que tu traverses des difficultés. Nous traversons tou·te·s une période difficile », as-tu dit. Je me suis demandé·e de qui tu parlais en disant « nous » car je n’avais pas l’impression d’en faire partie.  

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art c’était au moment où j’ai réalisé que tu ne t’en préoccupais absolument pas, car tu n’avais pas à le faire. Que tu ne faisais pas partie de cette réalité, car tu n’avais jamais eu à le faire.   
C’était l’année où j’ai compris qu’en disant  « nous » tu parlais d’« eux » et pourquoi tu étais encore capable de parler et de tweeter quand plus personne ne le pouvait. Tu incarnes la forme la plus savante de l’ignorance.

L’année où j’ai arrêté de faire de l’art, on m’a rappelé que je n’avais pas de filet de sécurité ou de structure de soutien pour me porter à travers l’épreuve du temps comme tu as pu l'être. Que j’étais trop naïf·ve de penser que je pourrais aller jusqu’au bout, comme toi.

« Bouge ! ». Tu as fait une embardée et je n’ai pas pu te suivre. Tu m'as laissé mâcher le sillage de ton parfum, de notre parfum. L’année où j’ai arrêté de faire de l’art est l’année où je sentais presque comme toi, seulement pour me rendre compte que, pour toi, je sentirais toujours l’odeur de la contrefaçon.





18.03.2020
Paul Maheke



Covid-19 
Musées, galeries, foires, centres d'art,
universités, théâtres, festivals...
Annulez tout, payez tout le monde

13.03.2020
documentations

Chèr·e·s galeristes, commissaires, programmateurs et programmatrices, éditeurs et éditrices, directeurs et directrices, et beaucoup d'autres qui nous employez,

Les mesures d'urgence du Covid-19 sont là.
Vous devez annuler une conférence, une foire, un vernissage, un festival ou une représentation.
Pour vous, c'est une déception : un projet artistique qui ne trouvera pas sa conclusion, une année de travail organisationnel gâchée, des subventions jetées par les fenêtres...
Peut-être vous demande-t-on de travailler de chez vous ou de vous mettre en congés payés forcés, peut-être même  allez-vous toucher du chômage partiel.

Alors, n'oubliez pas que pour celles et ceux qui devaient travailler pour vous, c'est pire. 
Quand vous annulez la prestation d'un·e artiste, d'un·e auteur·e, d'un·e gardien·ne ou d'un·e traducteur·rice, il n'y a ni chômage ni compensation, encore moins de congés payés.
Si certain·e·s d'entre nous sont intermittent·e·s, nous allons perdre massivement les heures nécessaires au maintien de notre filet de sécurité fragile. 
Quand vous annulez à la dernière minute, dans un contexte où l'économie se contracte fortement, nous n'avons aucune chance de trouver un revenu de remplacement.
Peut-être aussi que certaines personnes annuleront d'elles-mêmes, obligées de rester confinées ou obligées d'arbitrer entre payer le loyer et prendre soin de leurs proches. 
Comme toujours, les plus vulnérables et les plus précaires vont souffrir le plus.

Annulez tout, faites ce qu'il faut pour le bien de tou·te·s, mais payez tout le monde, maintenant.
Votre budget est déjà validé, vous venez d'économiser des milliers d'euros de transport, de champagne ou de flyers. 
Alors payez, payez les agent·e·s de sécurité, payez les artistes, payez les régisseur·se·s, payez les conférencier·e·s, payez les médiateur·rice·s, payez les graphistes, payez les monteur·se·s, payez les employé·e·s de ménage, payez les danseur·euse·s, payez les ouvreur·euse·s, payez les acteur·rice·s, payez les technicien·ne·s, payez les comédien·ne·s,payez les auteur·rice·s, payez les musicien·ne·s, payez les gardien·ne·s, payez les traducteur·rice·s.

Il ne s'agit pas de demander votre générosité ou votre gentillesse : il faut changer un système qui ne fonctionne pas.
Vous comptez depuis longtemps sur la flexibilité qu'offre notre statut d'indépendant·e.
Pas de contrat de travail, pas de mutuelle, pas de charges sociales, c'est pratique.
Maintenant, le choc du virus révèle les conséquences de ce système à deux vitesses : les personnes ayant accès au salariat, désormais un "privilège" même mal payé, sont protégées ; celles qui n'y ont pas accès, non par choix mais parce qu'elles subissent le travail indépendant, ne le sont pas. 
La sécurité sociale existe pour qu'aucun·e employé·e n'ait à être dépendant·e de son employeur : si il·elle tombe malade, si l'activité se réduit, la collectivité assure la continuité des revenus. 
Exiger de nous la précarité et la prétendue indépendance, c'est nous rendre dépendant·e·s de vous. 
Puisque vous ne payez pas la sécu, maintenant la sécu c'est vous. 
Aujourd'hui, prenez vos responsabilités et payez, pour que tout le monde puisse s'en sortir. 
Demain, prenez vos responsabilités et changez ce système qui ne marche pour personne.


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Lisez la version espagnole du texte ici 





13.03.2020
documentations


DOCUMENTATIONS

DOCUMENTATIONS est un média participatif contre l'hégémonie conservatrice qui gouverne le champ de l'art.