Pourquoi s’indigner contre les idées véhiculées par
South way Studio

30.08.2019
anonyme
Tribunes

    Bien que les institutions d’art contemporain se heurtent à une contestation grandissante que leur opposent les luttes décoloniales, antiracistes, anticapitalistes, féministes, queer, écologistes, un certain nombre d’entre elles et leurs dirigeant.e.s ont encore de réelles réticences à les entendre et les intégrer.

Du 23 juin au 3 novembre 2019, le Musée régional d'Art contemporain Occitanie/ Pyrénées-Méditerranée, institution ayant pour tutelle la Région Occitanie, accueille l'exposition Les chemins du Sud, une théorie du Mineur, curatée par Emmanuelle Luciani et Charlotte Cosson (Southway studio), sur une invitation de Sandra Patron. La lecture sur le site internet de l’institution, de ce qui pourrait passer pour un véritable manifeste en forme de communiqué de presse d’exposition, ne laisse plus aucun doute [1]

Depuis 2013, il est de plus en plus clair qu’Emmanuelle Luciani et Charlotte Cosson développent des théories conservatrices autour d’un culte des racines et des identités constituées du Sud de l’Europe - fédérant autour d’elles une certaine scène de l’art français. En établissant mécaniquement des parallèles avec la période médiévale occidentale, elles appellent à un retour aux modes de productions ancestraux dans le champ de l’art : tapisseries, mosaïques, céramique, bronze, poteries, etc. Ces œuvres sont souvent réalisées par des créateurs volontairement organisés sur le modèle des anciennes corporations d’artisans, lors de résidences de production qui ont lieu dans leur atelier marseillais South Way Studio. Par le biais de leur revue Code South Way (#1 Oracular/Vernacular, #2 Cosquer Cave, #3 Preference for the primitive, #4 Néomédieval, #5 Sacra Conversazione, #6 Eros et Thanatos), et de nombreux arrangements avec l’histoire, elles articulent une critique réactionnaire du capitalisme tissant des liens entre art, culte et rituels sacrés à la redécouverte d’une prétendue ontologie perdue de la civilisation occidentale souvent désignée comme “l’humanité toute entière” [2] . Cette conception essentialiste de la culture est souvent l’occasion de contribuer, à leur échelle, à la diffusion d’une représentation d’un folklore mythifié qui prendrait racine dans la ruralité médiévale française. En prônant un retour à une situation passée imaginaire selon une logique d’héritage contre une logique d’émancipation, leur pensée s’inscrit dans la droite lignée des mouvances néo-réactionnaires.



Code South Way #1 Oracular/Vernacular, #3 Preference for the primitive, #4 Néomédieval, #5 Sacra Conversazione

Les nombreuses citations théoriques (de Jean-François Lyotard à Marcel Gauchet, en passant par Bruno Latour et Bernard Stiegler) et la disparité des références historiques (grossièrement manipulées) pourraient parfois laisser penser que les deux commissaires, aux idées peut-être brouillonnes, mobilisent un héritage intellectuel et politique de façon fortuite. Mais la récurrence de certains termes (“alter-progressisme”, “contre-révolutionnaire”, “corporatisme”, “rustique”, “ancestral”, “féodal”, “médiéval”, “ruralité”) ainsi que leurs réseaux laissent peu de place au doute s’agissant de l’opération de normalisation des idées conservatrices et réactionnaires à laquelle elles se livrent depuis maintenant plusieurs années.



Source : La Provence

En 2017, le site La Horde [3] révélait l'existence de liens étroits entre l’extrême droite et le milieu de l’art marseillais. Était alors particulièrement mise en avant la salle de ventes Leclere dont le directeur, Damien Leclere, apparaissait comme un militant d’extrême droite de la première heure [4] , tout comme l’un de ses employés, Bertrand Raffaillac-Desfosses, numéro deux de l’Action Française Provence. Est-il besoin de rappeler que c’est avec ce lieu que le duo de commissaires collabore régulièrement, depuis 2014, avec le projet qu’elles ont fondé et dirigent, PARADISE / A Space for screen addiction, pour le Leclère Centre d’Art à Marseille, ou à travers un nombre important de conférences et expositions à leur actif [5] …?


Comment une institution publique peut-elle offrir une tribune aussi importante aux mouvances néo-réactionnaires de l’art sans provoquer une vague d’indignation ? Alors que partout en Europe les idées néo-fascistes gagnent du terrain, il apparaît particulièrement choquant qu’un établissement culturel reconnu contribue à normaliser, diffuser et même introduire dans le champ de la création contemporaine de telles idées sous le vernis d'une esthétique “cool” [6] . Au second tour de la dernière élection présidentielle, Marine Le Pen obtenait 53,60% [7] des suffrages exprimés à Sérignan, une commune située à proximité de Béziers (aux mains du maire d’extrême droite Robert Ménard) et dans la 6ème circonscription de l’Hérault où Emmanuelle Ménard, avec le soutien du Front National, a été élue députée pour la première fois à l’issue des élections législatives de 2017.


Aujourd'hui, il est inquiétant de constater que ces idées, si peu dissimulées, reçoivent un tel accueil au sein du monde de l’art français et bénéficient de relais institutionnels et médiatiques de plus en plus importants. Citons notamment : La Panacée, centre d’art de Montpellier, dirigé par Nicolas Bourriaud, actuel commissaire de la Biennale d’Istanbul 2019; le prix AICA France de la Critique d'Art pour lequel elles furent nommées en 2018; le Prix Ricard pour lequel elles furent sélectionnées, par Neïl Beloufa, en 2018; citons Artissima, Liste, et Paris Internationale, qui diffusent leur revue. À la rentrée ce 14 septembre, une nouvelle exposition à laquelle South Way Studio participera ouvrira ses portes, dans le cadre du programme de la galerie de Noisy-le-Sec curatée par son nouveau directeur Marc Bembekoff.

La question est de comprendre dans quelle mesure ce soutien relève d’une immense naïveté politique de la part de relais influents du monde de l’art français, ou bien au contraire, si cette tendance s’aligne sans complexe sur l’agenda des forces néo-fascistes qui tendent à gouverner le monde social aujourd’hui.

C’est ce que va tenter d’analyser Documentations durant ces mois de rentrée.




Source : compte instagram du Musée Estrine



[1] http://mrac.laregion.fr/exposition_fiche_mrac/237/3116-expositions-art-contemporain-du-moment.htm Au moment où nous apprenons par ailleurs la nomination de Sandra Patron à la direction du CAPC de Bordeaux

[2] https://codesouthway.tumblr.com/edito

[3] http://lahorde.samizdat.net/2017/11/03/marseille-qui-a-finance-le-local-de-laction-francaise/

[4] Damien Leclere était à la fin des années 1990 responsable du Collectif des Étudiants de Droite (CED), la branche aixoise du Renouveau étudiant, organisation étudiante du FN de l’époque. Si l’on en croit un article de La Marseillaise daté du 24 mars 1998, le CED était plutôt partisan des méthodes musclées, puisque cinq de ses militants ont été impliqués dans l’agression de Mehdi et Saïd, deux étudiants « un peu trop « typés » à leur goût. Les deux victimes reconnaissent parmi les agresseurs Damien Leclere, qui est à la même période en 46ème position sur la liste emmené par Bruno Mégret pour les élections régionales de la même année. Toujours en 1998, le CED organise durant la coupe du monde football qui se déroule en France un concert de rock identitaire sur la commune de Jouques, avec en tête d’affiche Fraction Hexagone. Leclere suit Mégret lors de la scission et adhère au MNR, où il est en charge de la branche locale du MNJ, le mouvement de jeunesse du MNR. Après l’échec du MNR, Leclere entame une brillante carrière de commissaire-priseur, mais il n’oublie pas pour autant la politique : l’activisme est remplacé par des activités plus réflexives, puisqu’on le retrouve au Cercle Isteon, qui regroupe des militants royalistes, des cathos intégristes, d’anciens du FN ou du MNR. (source La Horde)

[5]  Expositions « Post-Internet ? » (2014), « Speculative materialism Oo Oo » (2015), « Post-human/post-humanism » (2016), « Animism/Shamanism : diving into Gaïa’s Spirit » (2016), « Pre-Historic » (2017), « Les Jardins Perdus » (2017), « Maya Beaudry, Mold Gardens (on the Ornamental Membrane) » (2017/2018)

[6] http://www.observatoire-art-contemporain.com/revue_decryptage/analyse_a_decoder.php?id=20120751

[7] https://abonnes.lemonde.fr/languedoc-roussillon-midi-pyrenees/herault,34/serignan,34299/elections/presidentielle-2017/



Liens externes

Laurent PerezL’idéologie méridionale. Les Chemins du Sud, une théorie du mineur, Musée régional d’art contemporain Occitanie, Sérignan, du 23 juin au 3 novembre 2019, Art Press, 25 juillet 2019
www.artpress.com/2019/07/25/le-point-de-vue-de-laurent-perez/

Benoît GillesL’Action française, plongée au cœur d’une nébuleuse de l’extrême-droite, Marsactu, 17 octobre 2017
https://marsactu.fr/laction-francaise-plongee-au-coeur-dune-nebuleuse-de-lextreme-droite/



30.08.2019
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