Le silence fait violence

01.07.2020
Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède en solidarité avec Black Lives Matter
Lettres ouvertes





Il y a deux semaines, Temi Odumosu, une universitaire basée en Suède a posé une question : avons-nous le courage de nous engager avec Black Lives Matter et de nous confronter à la prévalence du racisme dans la vie artistique nordique [1] ? Le silence insistant des institutions artistiques en Suède semble répondre avec un « non » retentissant. Pourquoi ce silence institutionnel ? Est-ce que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées doivent rester apolitiques et neutres pour ne pas compromettre leur financement ? Est-ce que BLM est là-bas, mais pas ici ? Qu’est-ce que cela signifie de rester aussi silencieux·se ? De quoi ce silence est-il le symptôme ?

Avec cette lettre, nous, artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède, demandons que les institutions culturelles suédoises se confrontent aux problèmes soulevés par BLM, les écoutent et se mettent à l’œuvre pour répondre à ces questions urgentes. Non, pas un petit rafistolage ; nous voulons voir un développement à long terme de stratégies d’action pour engager un changement réel et tangible et refondre le paysage culturel suédois à travers des pratiques anti-racistes au quotidien.

Ainsi, nous insistons pour que les institutions, centres d’art, galeries, lieux culturels et musées s’emparent des questions raciales au-delà des enjeux de représentation ou de simples actions de surface. Nous sollicitons un état des lieux structurel et une redistribution du pouvoir et des ressources. Nous voulons que vous traitiez ces problèmes dans chaque lieu d’exclusion possible, même dans les principes qui limitent votre compréhension des questions raciales et empêchent de constater l’étendue et l’enracinement de ces problèmes.

L’incapacité à reconnaître et à comprendre la portée, l’urgence et l’importance de BLM ici en Suède démontre l’insularité criante caractéristique d’une utopie social-démocrate imaginaire faite de blanchité et de privilèges immenses [2].

Cette myopie chronique obscurcit l’ampleur de la centralité et de l’institutionnalisation de la blanchité, qui s’exprime à travers les dénis [3] de la discrimination raciale et de la violence coloniale qui ont construit l’image libérale que l’élite culturelle et la classe moyenne aisée en Suède ont d’elles-mêmes. Ce sujet a été clairement abordé l’année dernière dans un essai de Santiago Mostyn, artiste basé en Suède [4]. « La Suède n’a pas connu de mouvement des droits civiques, et aucune reconnaissance publique des génocides commis sur les populations indigènes », écrit Mostyn, « pendant ce temps-là, une fraternité restreinte et confortable de l’élite culturelle, convaincue de ses propres idées progressistes, accapare l’identité du pays orientée vers le consensus. » D’autre part, Mostyn fait référence au « registre ethnique » illégal des populations Rrom initié par la police de Malmö en 2013, que l’auteur définit comme « n’étant pas une anomalie » mais « une continuité de forme ».

Dans la langue suédoise, vardagsrasism (racisme ordinaire) est un mot utilisé par les personnes blanches pour indiquer une forme « légère, douce » de racisme « qui n’a pas besoin d’être prise vraiment au sérieux ». Comme si le racisme avait jamais été quelque chose dont les corps pouvaient simplement oublier [5]. Plus d’un quart de la population suédoise a une ascendance étrangère – comprenant 350 000 Afro-suédois·e·s, arrivé·e·s pour la plupart dans les cinquante dernières années [6]. Les communautés noires, autochtones, rroms ainsi que les autres communautés minoritaires en Suède sont assujetties à cette « continuité de forme » qui se manifeste par des pratiques discriminatoires bien identifiées sur le marché du travail [7], à travers la fréquence des crimes de haine à motivation raciale [8] et dans l’accessibilité au logement, en particulier pour les personnes ayant des noms arabes ou musulmans [9].

Quand les artistes et les travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC (Black, Indigenous and people of color : Noir·e·s, a et personnes de couleur) racontent leurs expériences du racisme à leurs collègues blanc·he·s, iels rencontrent généralement de l’incrédulité, de la surprise et de la confusion : « Comment cela peut-il arriver ici ? Nous n’avons pas de racisme
ici [10]. » Le racisme est omniprésent en Suède ; le fait que le racisme n'apparaît pas régulièrement dans votre quotidien est un signe de privilège, pas une preuve incontestable que celui-ci n’existe pas. Ceci est un exemple parmi d’autres de l’injonction permanente à la contorsion de la réalité imposée aux personnes BIPoC : une injonction à neutraliser, à trivialiser et à éviter cette réalité afin d’accommoder le confort blanc. Comment peut-on parler de racisme dans une culture orientée vers le consensus ?

Cette lettre s’adresse aux organisations culturelles suédoises (voir la liste complète ici) avec un appel à agir. Nous vous appelons à répondre à ces questions comme si elles étaient les vôtres. Nous faisons appel à vous pour reconnaître et comprendre les réalités vécues par les personnes BIPoC aujourd’hui en Suède.

●     Quand un·e employé·e ou un·e étudiant·e est le sujet de d’actions ou de propos racistes, quelle est la procédure standard pour prendre en compte cette situation ? Est-ce que la procédure apporte un espace sûr pour leur permettre de s’exprimer, de dénoncer des situations et/ou des personnes, ou est-ce qu’au contraire iels risquent leur travail/leurs relations avec leurs collègues et leurs professeur·e·s ? Comment pouvez-vous garantir leur sécurité ?
●     Y a-t-il des personnes BIPoC dans votre conseil d’administration, ou actives à un niveau décisionnaire/politique dans votre institution ?
●     Parmi les personnes BIPoC employées par votre institution (s’il y en a), combien d’entre elles travaillent dans les équipes curatoriales, dans les comités de sélection ou dans les postes d’encadrement dans votre institution ? Quelle proportion de ces personnes a un contrat à durée indéterminée, un contrat avec un nombre d’heures fixe, ou même simplement un contrat ?
●     Combien d’artistes BIPoC sont représenté·e·s par vos galeries, collections, programmes publics, programmes de résidence et ont obtenu vos bourses ?
●     Combien d’artistes et de travailleur·se·s culturel·le·s BIPoC invitez-vous à participer à des programmes publics qui ne sont pas centrés sur la suprématie blanche, le racisme, les politiques identitaires ou d’autres sujets centrés autour de la couleur noire ou de la
race [11] ?
●     Comment décentrez-vous la blanchité et le canon occidental dans votre organisation, vos collections et vos programmes publics [12] ?
●     Est-ce qu’un·e artiste BIPoC peut peindre une nature morte surréaliste représentant des oignons ? Sont-iels traité·e·s de la même manière que les artistes blanc·he·s ? Ont-iels les mêmes droits à l’opacité, à la liberté d’expression et au choix des sujets ? Ont-iels les mêmes droits à la poésie et au jeu ? Continuent-iels à avoir de la valeur si leurs œuvres ne fonctionnent pas clairement de manière discursive, diasporique ou comme entités de la diversité pour votre institution ? S’iels n’incarnent pas clairement votre bienveillance, votre progressisme ou votre bonne volonté ?
●     Y a-t-il un espace dans votre institution pour une auto-évaluation critique de votre programmation publique, de votre engagement, des problèmes structurels en lien avec la race ? Y a-t-il un espace pour traiter de ces problèmes et se demander : que peut-on mieux faire ? Ou n’y a-t-il qu’un espace pour lister les aspects positifs [13] ?
●     Comment pouvez-vous soutenir et activement amplifier les voix BIPoC dans votre communauté ? Comment pouvez-vous créer plus d’espace pour elles ? Comment les rémunérez-vous ?
●     Qui écrit sur l’art et la culture dans votre institution ou votre galerie ? Emails, communiqué de presse, cartels, publications, descriptions d’évènements, catalogues, etc.
●     Est-ce que les personnes BIPoC reçoivent une compensation pour le travail émotionnel supplémentaire réalisé quand elles travaillent dans des institutions blanches en tant que personne non blanche [14]
●     Existe-t-il des chartes anti-racistes en place dans votre institution ? Comment fonctionnent-elles ? Y a-t-il un impératif institutionnel à s’auto-éduquer et à éduquer ses collègues de manière proactive au travail anti-raciste ? Si oui, à quoi est-ce que cela ressemble ? Quelles actions avez-vous mis en marche à partir de là ?
●     Y a-t-il une pratique continue de redéfinition, de recontextualisation et de réévaluation de l’art public dans votre région, à votre charge ou à vos soins ?  Y a-t-il dans votre région de l’art public qui, par exemple, a été réalisé par le sympathisant nazi Carl Milles, ou qui représentent « les Maures »/des caricatures de personnes noires ? Si oui, comment sont-elles contextualisées ? Ces œuvres d’art sont-elles nuisibles pour le public ?
●     Pourquoi votre organisation culturelle ou éducative n’a-t-elle pas montré publiquement une solidarité avec le mouvement Black Lives Matter ?
●     Quels intérêts sont prioritaires dans votre institution ? Quelles voix comptent ? Qui vous autorisez-vous à ignorer ? Qui souhaitez-vous comme public?
●     Dans le cadre d’un programme éducationnel ou pédagogique, qui est éligible pour postuler ? Quel est le processus d’embauche pour des postes d’enseignement ? Sur quels critères est jugé le travail d’un·e étudiant·e ? Avez-vous déjà pris acte de démanteler la suprématie blanche dans votre curriculum ? Quels changements dans les infrastructures ont été mis place pour permettre aux étudiant·e·s non-européen·ne·s d’étudier dans votre institution après l’introduction des frais pour les étudiant·e·s internationaux·les ?

Merci de ne pas vous adresser à des artistes BIPoC pour du travail gratuit afin de prendre en compte BLM, en réponse à cette lettre, ou de vous dire ce que vous devez faire ou de faire le travail à votre place. Si vous désirez les inviter, merci de prévoir une rémunération, et soyez vigilant·e·s avec vos propres sentiments de culpabilité et de honte.

Autant les grandes que les petites institutions doivent montrer leur solidarité et soutenir BLM en prenant en compte et en se confrontant à la blanchité et au racisme. Elles doivent également s’engager dans des pratiques anti-racistes sur le long terme, bien au-delà des efforts faits par les manifestant·e·s de par le monde. Avec cette lettre, nous avons fourni des ressources et des orientations pour des changements durables. Nous vous encourageons à partager publiquement vos réponses à ces questions.

En solidarité avec BLM

Artistes et travailleur·se·s de l’art en Suède
artistsinsolidaritywithblmswe[at]gmail.com



[1] Temi Odumosu, Something Happened. 10.06.2020, Kunstkritikk.com La question peut être comprise, plus précisément, comme ceci : si la communauté de l'art va prendre en compte les événements récents et comment ; si elle va se pencher courageusement sur ces questions et enquêter de manière approfondie sur les imbrications au niveau local des logiques racistes (et leurs manifestations), ou si le secteur va maintenir une attitude où le racisme est considéré comme un problème américain n'ayant aucune incidence sur les réglementations, les pratiques et les relations dans l'art.

[2] La scène artistique suédoise est un contexte dans lequel une galerie locale a pu juger approprié de déclarer « All Lives Matter ! » sur ses réseaux sociaux le Mardi noir (Blackout Tuesday, le 2 juin 2020), à côté de la photo d'un mur bicolore. Ces premiers messages sur les comptes de la galerie ont été retirés quelques heures plus tard, après avoir provoqué de vives réactions, pour être ensuite publiés à nouveau sur les comptes du fondateur de la galerie. Ce dernier post a ensuite été supprimé deux semaines plus tard.

[3] Ce que Gloria Wekker, écrivant dans le contexte de l'État-providence néerlandais, nomme « l'innocence blanche » comme coexistante avec le racisme agressif et la xénophobie. Voir : White Innocence: Paradoxes of Colonialism and race, Duke University Press, 2016

[4] Santiago Mostyn, The Blind Spot of Swedish Exceptionalism. 09.05.2019, Kunstkritikk.com

[5] Voir par exemple Fanna Ndow Norrby, Svart Kvinna, 2014, Natur & Kultur Allmänlitteratur

[6] Alexander Burlin, Sweden’s Shameful Record on Racism Shows Why We Need Black Lives Matter, 22.06.2020, Jacobin

[7] Länsstyrelsen Stockholm Rapport 2018:21 Anti-svart rasism och diskriminering på arbetsmarknaden

[8] Hate Crime 2018 :  Rapports statistiques de police identifiant les motifs des crimes haineux English summary of Brå report 2019:13,

[9] Boverket,Hur fördelar fastighetsägare lägenheter p.14 + p.77 - 79, 2009.

[10] Les sources préfèrent rester anonymes.

[11] Cette question est créditée par Black Artists and Cultural Workers in Switzerland. Nous nous sommes inspirés de cette lettre, ainsi que de toutes les lettres ouvertes précédentes adressées à des institutions en Europe, et nous en sommes redevables. Nous remercions les auteur.e.s et les penseur.se.s qui nous ont précédés.

[12]  On the Limits of Care and Knowledge: 15 Points Museums Must Understand to Dismantle Structural Injustice

[13] Issu de la discussion: Desai, J. & Muhammed, Z. (2020, May 27) “This Work Isn’t For Us” hosted by Lux Moving Image

[14] Question issue de la lettre ouverte : Open letter- No anti-racist museum without structural changes





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