Entretien : Queer Is Not A Label


03.10.2019
Kévin Blinderman et Paul-Alexandre Islas
 


Documentations : Essayons peut-être dans un premier temps de s’accorder sur quelques constats. Depuis plusieurs années, on observe une irruption de l’usage du terme « queer » dans les supports de communication de différentes institutions culturelles hégémoniques. Un peu auparavant le terme s’était déjà déplacé entre le champ universitaire et les milieux militants LGBTQIA+ afin d‘inspirer des nouvelles formes de luttes. Les débats autour de l’analyse de l’expression « queer » sont multiples et donnent lieu à de nombreuses dissensions. L’une d’entre elles se fonde sur la contradiction entre d’une part le potentiel de ce terme comme outil théorique et pratique de désidentification en vue d’abolir les catégories de genre et les pratiques sexuelles normatives et, d’autre part, la solidification d’une identité queer plus étroite, voir complètement vidée de sens par les logiques culturelles plus traditionnelles.

Par son nom explicite la soirée Queer Is Not A Label semble prendre parti dans ce débat en venant dénoncer la labellisation des luttes et leur exploitation par des institutions qui de ce fait écartent le risque de leur réinvention structurelle voir de leur disparition. Pourriez-vous revenir sur la façon dont ont été pensées ces soirées, ce nom, la liste des DJs invité·e·s et le fait qu’elles aient lieu uniquement dans des contextes d’art contemporain ?

Queer Is Not A Label : Nous sommes plutôt amusés de constater les irruptions actuelles autour du queer alors que l’ordre nécropolitique est toujours solidement en place. Partout, il répand ses manières agressives, inhospitalières, mortifères sans porter aucunes attentions aux soins et aux savoirs. Dehors on nous dévisage, sur les chemins de la fête on nous insulte, mais tous les jours on continue. Le terme aurait obtenu dans les champs culturels une hégémonie fragile à laquelle Queer Is Not A Label participe, jusqu’à une totale saturation qui nous l’espérons pourra déborder de nos espaces micropolitiques désordonnés. Il existe une infinité de communautés engagées, différentes et dissidentes. Des courants constellaires où l’on s’écharpe souvent sur les voies à emprunter et par qui être accompagné. N’oublions pas qu’on a fait de nous des saturnien.ne.s, des perver.se.s, des malades. L’engouement actuel n’apaise pas nos angoisses et favorise les tensions. Nous entendons les entreprises de dépossession des luttes en cours, voulant capitaliser sur nos corps et nos vies. Mais nous sommes intranquilles et nous continuerons à chercher obstinément de nouveaux espaces de réconfort.

Des sentiments nourris par les mélodies saignantes de Moesha 13, les tubes éclatés de Aya (LOFT), l’hyper-sensualité vorace des mixtape de Chernobyl, les vocalises grinçantes de Giek_1 et le lyrisme insolent d’In My Talons. Iels sont acharnés, leurs musiques sont bruyantes, agressives, émo. 

Connecté.e.s à internet depuis l’enfance, iels investissent tous les genres, leur technique a quelque chose de vengeur. On y sample, produit, vol, remix et distord. Iels forment un groupuscule aux aspirations baroques, des savant.e.s passant des nuits d’éruditions à s’écouter, seul.e.s mais en réseaux.

La révolte dans nos communautés musicales passent par la défense d’errer à travers les sombres espaces intra-cellulaire des Internets. Un réseau à l’agonie qui a encore le potentiel d’inspirer et réunir. À la surface, la mort de Tumblr, par l’introduction de la publicité et l’interdiction de tout contenu irritant, pertinent, pornographique fut une alerte. Son intrusion sur Soundcloud est inquiétante. Sous prétexte de « rémunérer les artistes » la publicité, par salves, les désolidarisent de leur public. Nos créancier.e.s cherchent à ré-imposer des standards d’écoute mainstream, préférant faire de la place à l’écoute de masse. Ce type de système précarise les artistes, s’accaparant leurs créations en leur jetant quelques euros à la fin du mois.

Cette situation nécessite une réaction, une attention et un respect que l’art contemporain a su en parti canaliser et organiser. Queer Is Not A Label fait maintenant partie intégrante de nos pratiques et l’organisation de soirées est devenu l’une de nos gestuelles d’artistes. À Treize nous faisons la fête dans un white cube. Notre dernière édition aux Magasins Généraux a eu lieu à l’extérieur des salles d’expositions, face aux passant.e.s. En cinq éditions, nous avons eu la chance d’accueillir quinze artistes. Si Queer Is Not A Label est une riposte aux identités, leurs musiques incarnent parfaitement cette définition. Tiré d’un mix éponyme publié en 2017 par Urami (Paul-Alexandre), notre nom est une manière d’exprimer un besoin de métissage et une mise en garde face aux catégories d’identités immobiles. Le « Not » pointant les injustices raciales et les réflexes misogynes qui perdurent au sein de nos scènes.



Documentations : Revenons sur cette idée de « riposte aux identités ». Le questionnement que cela pose est multiple : qui a le privilège de s’abstraire de l’identification ? Comment à la fois occuper un espace en tant que « queer » et à la fois réinventer ce que ce terme peut incarner ? Peut-être est-ce une provocation, mais pourriez-vous commenter cette réflexion de Jack Halberstam vis a vis de la question du
« label » et sa charge et valeur « historique » : « [I]t has become commonplace and even cliched for young urban (white) gays and lesbians to claim that they do not like "labels" and do not want to be "pigeon holed" by identity categories, even as those same identity categories represent the activist labors of previous generations that brought us to the brink of "liberation" in the first place. »

Queer Is Not A Label : Jack Halberstam évoque ici à notre sens la question des étiquettes, qui sont nécessaires car elles ont une valeur performative et qu’elles permettent la sociologie. Sans parler de « privilège », ce que nous critiquons, c’est une certaine utilisation que l’on peut faire de ces étiquettes et le pinkwashing qui l’accompagne lorsque les identités se figent, lorsqu’on en vient à camper dessus et qu’il ne reste que l’étiquette.

Nous n’entendons pas cet argument de « renier » le travail des activistes des générations précédentes, nous le trouvons positiviste. Pour créer de la pensée et de la musique il est nécessaire de trahir l’histoire et ses pair.e.s. Il serait tout à fait déplacé de mettre de côté ou de dénier la puissance de ce qu’est la provocation, elle est même la seule vertu qui nous parait respectable. Sylvia Riviera n’a cessé toute sa vie, de crier, de bousculer mais aussi d’aimer ceux.lles qui l’entouraient. Pour nous la meilleur manière de lui rendre hommage est de continuer dans ce sens.



Documentations : L’utilisation du terme « label » à la fois comme marqueur d'identité et comme instance d’organisation de production et circulation de musique amène à penser que les deux sont intimement liés. Si il y a questionnement sur le problème de l'identité, avez- vous un intérêt particulier à subvertir le système du « music label » et ce qu’il insinue (en relation à la propriété intellectuelle, copyrights, exlusivité etc etc) ?

Queer Is Not A Label : Les systèmes de propriété intellectuelle mis en place au 20ème siècle, sont totalement obsolètes dans notre approche de la production. Ils opposent les artistes installé.e.s face aux nouvelles générations de créateur.rice.s. C’est un système qui les envisagent comme des parasites les uns face aux autres. Avec le copyright il est souvent plutôt question de savoir qui a l’autorité de revendiquer une propriété plutôt que de protéger celleux qui sont à l’origine d’un mouvement. Nous parlons ici de mouvement car, pour nous, sampler c’est créer. Voler c’est soutenir. Ce sont toutes ces étapes qui donnent vie à une oeuvre. La musique est un flux qu’internet à dynamisé, faisant éclater les catégories de musiques traditionnelles. Cette approche dépassant les catégories de genre dans le domaine musical s’organisant parallèlement avec l’évolution des identités des artistes qui les créent.



Documentations : Vous semblez avoir trouvé des interstices dans un champ culturel très largement gouverné par des logiques d’oppression. Les catégories auxquelles le champ de l’art contemporain assigne ses agent.e.s se reconfigurent aujourd’hui dans le cadre d’opérations d’artwashing et de projets de gentrification qui reposent notamment sur une économie du travail gratuit. Votre soirée contribue à des mutations et des décloisonnement importants mais vous posez-vous néanmoins des limites éthiques et politiques à votre propre institutionnalisation ?

Queer Is Not A Label : Non, ces limites sont habituelles des mécaniques d’oppressions judéo-chrétiennes et nous refusons face à elles d’agir dans la peur de nous perdre. Chaque artiste nous pousse à ré-inventer et re-configurer les moyens et l’organisation de Queer Is Not A Label. La capacité que nous avons à les rémunérer est essentielle. Il est in-envisageable pour nous d’inviter un.e artiste sans le payer. La musique, ce n’est pas gratuit !

Il nous arrive souvent d’entendre que les liens d’amitiés expliqueraient que l’on s’implique sans rémunération. Nous pensons profondément que l’amitié est essentiel dans l’art et son invention. Mais c’est une responsabilité commune, une attention politique de tout un chacun.e de se donner les moyens de vivre.



Documentations : En tant qu’artistes, Djs, curator, etc. Quel regard portez vous sur le paysage institutionnel de l’art contemporain français (Palais de Tokyo, les fondations Emerige, Ricard, Lafayette, Fiminco, Luma, les jeunes galeries, les centres d’art) et celui de la fête ? Quel rapport entretenez vous avec des scènes internationales au-delà de la France ? 

Queer Is Not A Label : L’état est une entreprise cishétéropatriarcal comme une autre. À ceci près que la République a sa police, sa justice et son modèle hygiéniste formant un système territorial qui nous est particulièrement hostile. Faire la fête est une activité qui lui pose beaucoup de problèmes et rend les choses difficiles. Les institutions culturelles qui en dépendent sont pour beaucoup aux abois et mettent en place des systèmes de rentabilité qui peuvent être plus sournois que certaines initiatives privées. L’argent n’est jamais propre et nous conduit à adopter des techniques d’infiltrations. Comme nous l’avons dit nous sommes des adeptes de la saturation musicale et charnelle.

Nous poussons les lieux que vous citez, et tous les autres, à accéder à une vie nocturne. Ils ont souvent les capacités structurelles et le pouvoir d’accueillir la fête, s’ils acceptent de remettre en question leurs cycles de programmations et de penser avec dynamisme leur relation au public.

Notre rapport à la musique et aux scènes a notamment été transformé par la sortie en 2016 de la première compilation du label Genome 6.66Mbp basé à Shanghai qui rassemblait des artistes chinois, mexicains, japonais, tchèques... La couverture de l’album a été réalisé par Absent Fathers, artiste hongrois basé à Vienne que nous avons invité lors de notre seconde édition. Chaque jour, des résistances s’organisent et se rejoignent partout dans le monde.



Documentations : Quand auront lieu les prochaines soirées Queer is not a label ?

Queer Is Not A Label : Notre prochaine édition, aura lieu à Treize le vendredi 11 Octobre. Nous y recevrons Bulma et Bilej Kluk, accompagnés par Urami.



03.10.2019
Kévin Blinderman et Paul-Alexandre Islas
Photo: Bastien Waultier
ITW


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