« Prix »


Aujourd’hui mardi 19.03.2019 : publication d’un texte puissant à l’attention des organisateur.rice.s du Prix Aware 2019 et du ministre de la Culture au lendemain de la cérémonie de remise du prix au Ministère de la Culture et de la Communication , sur les conditions de travail des artistes et contre un féminisme libéral devenu un instrument d’oppression d’autres femmes.

« Que les femmes soient moins représentées, moins soutenues, moins considérées, que leurs œuvres soient moins vendues, qu’elles soient moins primées, c’est un fait, personne ne l’apprend. La conséquence, est en sus, que pour les rendre visibles il faille les mettre en compétition. Que le ministère prenne acte de cette réalité, c’est une chose, une exception censée nous rassurer toutes et tous. Qu’il prenne acte des revendications des artistes en général, femmes et hommes, c’en est une autre. 

Profitons de ce temps propice aux revendications, pour tenter de clarifier les notres. Celles et ceux qui luttent dans ce sens partagent la volonté d’être écouté·e·s et reconnu·e·s pour la pratique que nous exerçons sans horaires, sans vacances, sans salaires, sans congés payés et sans que jamais nos revenus soient assurés. Cette réalité est d’autant plus vraie pour les femmes qui, dans un milieu hautement compétitif, sont encore aujourd’hui sous-représentées par le marché et les institutions. Et lorsqu’elles « réussissent » beaucoup subissent les pressions d’un milieu qui n’accepte pas l’échec et où la possibilité de combiner travail morcellé et précaire, flexibilité, résidences, et vie de famille est quasiment inexistante.

Les intermittent·e·s ont su à une autre époque et à coups de batailles acharnées décrocher la reconnaissance de leur activité comme travail à part entière, couvrant financièrement un temps de recherche lorsque l’activité remunérée n’est pas au rendez-vous. La création récente du SODAVI et du CNPAV qui proposent à leurs représentant·e·s de prononcer des doléances n’est pas suivi de faits. L’Etat français subventionne Fracs et Centre d’Arts mais fait systématiquement l’impasse sur la rémunération et le statut des artistes. Monsieur Riester, actuel ministre de la Culture, le 21 février dernier, a justifié le vote contre un fonds d’aide aux artistes précaires en ces termes : « Parce que nous travaillons activement à remédier à la précarité que connaissent les artistes-auteurs et parce que de nombreuses aides directes leurs sont déjà destinées, nous ne sommes pas favorable à la création d’un fonds destiné à les rémunérer indépendamment de la diffusion de leurs œuvres. » 

Il semble important de rappeler à Monsieur le Ministre qu’une ou un artiste en France ne tire pas ou très peu de bénéfices de ses œuvres, il touche au mieux 500 euros d’honoraires pour une exposition collective dans une institution. Laisser penser le contraire c’est méconnaître la situation et donner la possibilité au marché de fixer les règles du jeu. Cela en dit long sur la manière dont l’Etat considère notre précarité. Ces aides ponctuelles distribuées à une minorité d’artistes (comment sont-ils choisis ?), ces résidences ou prix au mérite appartiennent à une logique de mise en compétition. 

Dans ce système que le Ministre semble défendre, les artistes, en bout de chaîne, font l’objet d’une évaluation par le biais de « rapporteurs » et ne sont convoqué·e·s qu’à la dernière minute pour venir récupérer un potentiel prix. Un prix qui, au lieu de repenser les modèles mêmes qui sous-tendent notre profession, détourne la cause féministe à des fins de communication. 

À vouloir leur offrir une distinction au coup par coup, vous en oubliez la nécessité de les valoriser dès le départ, d’estimer la valeur même du travail fournis. Cet état de fait n’est plus tenable. L’héritage du mythe de l’artiste (malheureusement souvent repris par les artistes eux·lles-mêmes) figure romantique qui accepte de crever de faim en toute dévotion pour son œuvre, impacte terriblement la réalité et contamine toute possibilité de se reconnaitre dans les luttes actuelles.

Aux élus d’oser mettre l’idée d’un travail artistique en débat à l’Assemblée ; aux artistes de cesser l’individualisme à outrance, de faire barrage et d’oser refuser, de dire non à leur précarité en faisant valoir leurs droits. C’est aujourd’hui une urgence, et même un devoir.

La situation actuelle est bien trop grave pour accepter sagement cette reconnaissance parfois tardive et sporadique.  Une reconnaissance féministe et non féminine consisterait à encourager la création des femmes en leur garantissant des droits fondamentaux ainsi que l’accès aux postes et aux responsabilités à égalité avec les hommes. Voici pour rappel la liste des nominations récentes émanent du Ministère de la Culture : Jean de Loisy aux Beaux-Arts de Paris, Sylvain Lizon à la Villa Arson, Franck Riester au Ministère de la Culture, Chris Dercon au Grand Palais, Quentin Bajac au Jeu de Paume… 

Cela ne veut pas dire que des femmes ne sont pas au travail dans la profession, bien au contraire ! Elles sont seulement moins visibles et audibles. Pourquoi et pour combien de temps encore ? La colère des femmes est aussi celles des étudiant·e·s (CERGY), des professions subalternes et celles des jeunes qui défilent dans les rues et sont traités avec mépris. Elle a une origine et vous devez en prendre la responsabilité. Donc merci d’écouter et, nous l’espérons, d’entendre ce que les moins visibles ont à dire pour qu’enfin un dialogue soit possible. »

anonyme


Liens externes

Féminisme pour les 99%
Cinzia ARRUZZA, Tithi BHATTACHARYA, Nancy FRASER
La Découverte

Un féminisme décolonial
Françoise Vergès
La Fabrique