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[ENSBA] Après la lettre « Pour une école ouverte »

Le point de vue d’un·e signataire de la lettre « Pour une école ouverte »
29.01.2019
@urna-pearl
Tribunes

La nomination de Jean de Loisy à la direction de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris fait écho à la crise de la représentation qui touche nos institutions et démontre, une nouvelle fois, que l’absence de concertation et le recours à l’autoritarisme s’imposent comme ultimes moyens de les faire perdurer sans aucune remise en question.


Suite aux quelques articles officialisant la nomination de Jean de Loisy à la tête des Beaux-Arts de Paris et face à l’incapacité structurelle de la presse spécialisée à retranscrire correctement un quelconque point de vue contestataire, il nous a semblé nécessaire de revenir sur cet événement dans un contexte politique français particulièrement tendu.




Depuis novembre, nous sommes témoins d’un mouvement de protestation sans précédent contre les inégalités et contre nos systèmes de représentation. Alors que s’exprimait partout  dans le pays le désir d’expérimenter des formes démocratiques plus radicales, et deux jours après l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron qui tentait désespérément d’acheter la paix sociale dans une France à feu et à sang, Jean de Loisy a discrètement été nommé à la direction de l’Ensba lors du conseil des ministres du 12 décembre 2018.

Il serait évidemment abject de situer au même niveau d’importance les luttes des gilets jaunes et la fronde qui a eu lieu en amont de la nomination du nouveau directeur des Beaux-Arts de Paris, mais force est de reconnaitre que dans les deux cas, et comme à chaque fois qu’un mouvement de protestation s’exprime à l’encontre du pouvoir en place, les voix dissidentes sont systématiquement ignorées, dépréciées, discréditées voir réprimées. C’est donc avec la ferme intention de contrer l’argumentaire mobilisé par un grand nombre de personnalités de l’art français pour justifier cette nomination que je souhaite répondre point par point à la condescendance et au mépris formulé, ici et là, à l’encontre des signataires de la pétition Pour une École Ouverte.



« Tout le monde se sent concerné parce que l'école est un élément essentiel du paysage de l’art français, mais à la fin c’est la démocratie qui doit triompher. Ma nomination fait suite à un processus de recrutement totalement transparent sur la base d'un appel à candidature ouvert et sur décision d’un comité de sélection indépendant »

Jean de Loisy, directeur de l’École Nationale supérieure des Beaux arts de Paris, The art newspaper,  article du 12 décembre 2018

Qui — à l’exception de Jean de Loisy lui même et du ministère de la culture — peut honnêtement affirmer que la nomination du nouveau directeur de l’Ensba est le fruit d’un processus démocratique ?


Le comité de sélection composé, entre autres d’Anita Molinero (artiste deux fois présentée dans la programmation du palais de Tokyo pour la seule année 2018), Catherine Grenier (conservatrice du patrimoine, invitée de l’art et la matière en 2017 sur France Culture, une émission animée par Jean de Loisy) et Christian Bernard correspond t-il à l’idée que l’on se fait d’un comité impartial pour juger de la pertinence de la candidature de Jean de Loisy ?

Comment se fait-il qu’il soit impossible de s’informer sur la constitution de ce comité, des débats entre ses membres, du projet des candidat·e·s, et des différentes étapes de ce recrutement ?

Quelles  règles de droit permettent d’encadrer ces procédures et de clairement identifier les rôles  de chacun·e·s des membres constitutifs du comité de sélection ?

Comment ne pas comprendre que ce haut degré de corruption, d’opacité et de collusion décourage quiconque ne bénéficiant pas de soutien au plus haut sommet de l’Etat de candidater à des postes de direction?

Aujourd’hui, il semble évident que les notions de « transparence » et d’« impartialité » associées aux modes de recrutement des directeur·rice·s d’institutions culturelles ne font sens plus que pour un petit nombre de personnes qui ont encore un intérêt à voir ces pratiques monarchiques perdurer. Depuis leurs mises en place, en effet, les modes de nominations à des postes de direction, les modes d’attributions des bourses et aides en tout genre, les modes d’acquisitions des collections publiques, engrangent leur lot de polémiques et de frustrations au sein de la communauté artistique et ce, justement, en raison du non-respect grossier des principes de transparence et d’impartialité.

Jean de Loisy a  été nommé selon un processus conforme au simulacre de démocratie dans laquelle nous vivons actuellement.



« Une lettre ouverte de plusieurs artistes et plusieurs personnalités du monde de l’art se sont élevés contre l’élection de Jean de Loisy et lui reproche son âge et sa  particule. »

Le billet culturel par Mathilde Serrell France culture, émission du 14 décembre 2018

En ce qui me concerne, il me semble évident que cette lettre vise plus spécifiquement l’âge culturel et politique de Jean de Loisy plutôt que son âge biologique. Il s’avère en effet difficile de concevoir que l’immense chantier de la réforme des Beaux-arts de Paris sera mené selon une approche radicale par une personne dont le logiciel idéologique est figé dans le passé. Son récent bilan à la tête du palais de Tokyo est pourtant clair : absence quasi totale de positionnement concernant le racisme et le sexisme structurels de l’art contemporain ; réitération des formats verticaux, pompeux et individualistes de l’art, ouverture sans aucune précaution des caisses du centre d’art aux intérêts privés et au mécénat de marque le plus agressif.

Cette idéologie de l’art a un nom, c’est une politique culturelle de droite. Invoquer une discrimination fondée sur l’âge à propos de la lettre Pour une école ouverte est donc bien évidemment, un contresens volontaire afin de contourner le véritable problème soulevé par cette pétition: en l’occurrence la nomination d’un énième homme blanc de droite qui s’apprête à prendre la tête de l’une des institutions culturelles les plus touchée par la xénophobie, le sexisme, le harcèlement sexuel et le racisme.

Alors si l’on peut s’attendre à ce que Jean de Loisy, aguerri aux affres du pouvoir, parvienne à trouver un dispositif d’incorporation de la contestation qui s’adresse à lui, je ne pense pas trop m’avancer en supposant qu’en tout état de cause la transformation profonde du système ne viendra pas de lui.



Une pétition signée par « des éléments LGBT, Lesbien-Gay-Bisexuel-Transgenre ».

Yves Michaud, Atlantico, article du 24 novembre 2018

Il semble souhaitable que toute une génération actuellement en poste, prisonnière d’un système encourageant la polarisation de ses agents entre une vielle garde et une avant-garde, assume ses positions réactionnaires (et pour certains son LGBTI-phobie) et libère ses fonctions au plus vite. À la charge des nouveaux·elles entrant·e·s de rompre avec cette logique temporelle qui empêchent de repenser drastiquement nos modes de gouvernance et encouragent chaque nouveau·elle tenant·e du pouvoir à reproduire les mêmes erreurs que ses aînés.

Est-il, néanmoins, complètement absurde d’émettre l’hypothèse que cet éternel recommencement de l’histoire soit lié au fait que la même catégorie de personne soit la seule à pouvoir prétendre diriger les institutions culturelles ? En l’occurrence la bourgeoisie française de droite, blanche, patriarcale et hétéronormée. La manière dont, aujourd’hui, cette classe dirigeante endogame s’accroche à ses postes en présumant que d’autres subjectivités que la sienne n’ont ni l’expérience, ni la maturité, ni la légitimité pour exercer le pouvoir d’une manière qui diffèrerait de la sienne, renforce l’idée d’une petite oligarchie de l’art en fin de règne.



« Sans doute les arguments constructifs eussent-ils eu d’avantage de portée si la lettre n’était pas ainsi polarisé sur la figure d’un homme qui concentre les projections, les amalgames et les ressentiments divers. Quelque soit la pertinence des arguments constructifs rien ne justifie à mon sens une telle attaque ad hominem. » 

Emmanuel Tibloux, nommé directeur de l’École Nationale Supérieure des Arts décoratifs de Paris en juillet 2018 dans les mêmes conditions que Jean de Loisy. Commentaire Facebook en réponse à un post de Jill Tonic sur son compte en date du 9 novembre 2018

« Le fait qu'on ne puisse pas lutter contre la municipalité est une rumeur répandue par la municipalité. »

Audre Lorde.

Toute personne obnubilée par l’idée d’accumuler le plus de pouvoir possible (si l’on en croit certaines sources, outre sa mission de commissaire de la prochaine biennale de Lyon, Jean de Loisy aurait proposé de diriger à la fois les Beaux-Arts de Paris et la Villa Medicis) doit logiquement s’attendre à des remises en question profondes de son autorité. Or, lorsque toutes les tentatives d’objection et les propositions de contre-modèles par le biais des moyens institutionnels classiques sont systématiquement balayées d’un revers de main, vous n’avez d’autres choix que d’employer des méthodes confrontationnelles. Pour rappel, la violence ne provient jamais des minorités invisibilisées par les systèmes de valeurs et les hiérarchies du champ de l’art, ni du côté des agent·e·s de l’art précarisé·e·s. La violence provient toujours du camp de ceux qui détiennent le pouvoir.

Pour ce qui est des solutions concrètes, un recrutement mené par un jury composé à parts égales de l’ensemble des corps concernés de l’institution (étudiant·e·s, personnel administratif et technique, enseignant·e·s) pour décider d’une direction (collégiale) selon une charte contraignante imposant l’exigence de parité et de diversité serait un bon point de départ.



« Il faut tenir à l’écart les femmes des postes de pouvoir pour les protéger. »

Béatrice Salmon, directrice adjointe chargée des Arts Plastiques au sein de la direction générale de la création artistique du Ministère de la Culture et de la Communication. Post Instagram du compte goton_got en date du 27 novembre 2018

Tou·te·s. ceux·celles qui sont engagé·e·s dans le combat contre le sexisme structurel au sein des institutions de l’art apprécieront sûrement cette phrase qui révèle combien la domination patriarcale a pénétré les esprit des haut·e·s fonctionnaires du monde de la culture. Si parmi vous certain·e·s ont encore des doutes ou une méconnaissance profonde à ce sujet, je vous recommande l’excellent article d’Elisabeth Lebovici à lire ici

Pour ce qui est des faits :

depuis que le jeu des chaises musicales du recrutement des directions d’institutions culturelles a démarré ces derniers mois, les nommés sont :
  • Emmanuel Tibloux (directeur) École nationale supérieure des Arts Décoratifs
  • ­Chris Dercon (directeur) Réunion des Musées Nationaux
  • Franck Riester (ministre) ministère de la Culture
  • Quentin Bajac (directeur) du musée du Jeu de Paume
  • Sylvain Lizon (directeur) Villa Arson
  • Jean de Loisy (directeur) École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris



Conclusion :

 
Sauf erreur de ma part cette pétition n’est donc pas un attentat commis par des extremistes agistes identitaires, elle est seulement l’expression d’un profond malaise quant aux modes de nomination des directeur·rices d’institutions et d’une attente légitime de changement de modèle afin de combattre le racisme et le sexisme structurels de l’art contemporain.

Qu’un certain nombre de personnalités de l’art animées par des pulsions néo-réactionnaires s’évertuent à démontrer que nous n’avons pas le même curseur d’indignation ne me pose aucun problème. En 2019, faisons la résolution de ne même plus leur répondre et agissons !

Cette nomination est un véritable appel à la révolte contre un monde de l’art français gouverné par un petit groupe ultra conservateur ! Elle est une incitation à tout tenter pour rendre le mandat de Jean de Loisy impossible. Mandat qui répondra forcément à la volonté politique de libéraliser l’économie de l’école et au cours duquel 15 enseignant·e·s titulaires seront remplacé·e·s. Il y a de cela quelques mois, suite à l’enfarinage et au départ de Jean Marc Bustamante, nous avions rêvé de la possibilité d’une reforme de gauche de cette école à la dérive, la nomination de Jean de Loisy en tant que nouveau directeur de  l’institution a réduit à néant tous nos espoirs.

Destituons le !




Liens externes


Mediapart
Pour une école ouverte
08.11.2018 (French)
Change.org
Pour une école ouverte
08.11.2018 (French)
Liberation
Beaux-Arts de Paris : des personnalités s'opposent à la nomination de Jean de Loisy
08.11.2018 (French)
Les Inrocks
Harcèlement aux Beaux-Arts de Paris : les étudiants s'expriment
12.11.2018 (French)
Artforum
Appointment of new director for France’s Ecole des Beaux Arts sparks protests
12.11.2018 (English)



29.01.2019
@urna-pearl
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