« Toi, tu ne sais pas faire de l’art, n’essaye même pas d’en faire » : un témoignage sur le racisme structurel et le mépris de classe en école d’art


Nous partageons un témoignage édifiant d’un ancien étudiant de l’École supérieure d’arts et design TALM d’Angers. Son expérience vient nourrir le débat essentiel et urgent sur le racisme structurel et le mépris de classe qui continuent à se développer dans le milieu de l’art contemporain.
Cette lettre peut être rapprochée de la tribune du collectif BlackFlower publiée il y a quelques mois qui questionnait déjà les différentes manières dont s’exprime et se développe ce racisme systémique dans les écoles d’art françaises. Ce racisme intégré est protégé par le silence constant de tou·te·s les individu·e·s témoins des violences vécues par les personnes non blanc·he·s sur leurs propres personnes mais aussi les préconceptions sur leurs sensiblités artistiques. 

Bonjour,

Je vous écris afin de vous faire part de l’expérience raciste que j’ai vécue lors de mes 3 premières années à l’École supérieure d’arts et design TALM d’Angers. C’est le témoignage qu’une amie a transmis au collectif Myartnotmyass qui m’a donné l’impulsion de vous livrer celui-ci. D’abord, une clarification sur le lieu d’où je parle : je suis un homme, arabe, originaire de banlieue parisienne.

Je ne veux même pas m’attarder sur les stigmatisations dont j’ai fait l’objet dès la première année. Parce que je viens d’une ville de banlieue parisienne, élèves et professeur‧e‧s ont été nombreux‧ses à me faire remarquer « mon accent de banlieue », me conseillant de « changer de ton, si [je voulais] rester dans ce milieu » puisque « [ma] manière de parler n’allait pas du tout »… Il n’y avait honnêtement aucun‧e étudiant‧e au «profil » similaire au mien, alors je n’avais pas beaucoup de poids quand j’essayais de leur répondre, et j’ai fini par simplement ignorer ces remarques constantes.

Une histoire, tout de même, mérite d’être soulignée je pense, à cause de la tournure qu’y ont pris ces remarques et de l’impact psychologique qu’elle a eue sur moi, sans qu’elle ne trouve aucun écho à l’école. L’année de mon diplôme de troisième année, des professeur·e‧s étaient assigné‧e‧s aux étudiant‧e‧s pour le suivi du projet à présenter en fin d’année. Une professeure a été choisie pour me suivre. Dès le début, elle m’a bien fait comprendre que cela l’ennuyait. Au fur et à mesure que je lui montrais mes travaux, elle n’a pas cessé de me rabaisser, de me dire que « [je ne faisais] pas de l’art » (texto : « Toi, tu ne sais pas faire de l’art, n’essaye même pas d’en faire »), et de me faire comprendre que nos rendez-vous l’agaçaient. Lors de la projection de mon film pour mon diplôme blanc – un événement un peu stressant car il prenait la forme d’une présentation de mon travail devant soixante-dix élèves –, la professeure se tourne vers la classe et lance sa première remarque : « ah j’en ai marre de lui ». Sous le coup de l’énervement, je n’ai pas su quoi lui répondre. Je suis ensuite allé voir d’autres professeur‧e‧s pour leur demander d’être suivi par quelqu’un·e d’autre. Aucun soutien, on me dit juste : « ah mais laisse-la faire, elle est folle ». On finit tout de même par la remplacer pour le suivi de mon diplôme, mais seulement à une semaine du jury, ce qui est très court dans une période aussi stressante.

La veille du diplôme, je croise un professeur qui parle avec une de mes amies de son diplôme, qui s’est très mal passé. Elle est suivie par la même référente de diplôme que moi, qui ne l’a pas du tout défendue lors de sa présentation. Le professeur m’explique que « c’est normal », « plus personne ne sait quoi faire avec cette prof, tout le monde sait qu’elle est problématique, mais on ne peut pas la virer parce qu’elle est docteure ». Avant d’enchaîner : « c’est comme ce qu’elle a dit sur toi ». Il me révèle alors qu’après mon diplôme blanc, elle aurait dit en salle des professeur‧e‧s : « cet élève est peut-être trop bronzé pour être dans une école d’art ».

J’ai connu la suite de l’histoire un an plus tard, après avoir changé d’école (que j’avais décidé de quitter, en partie à cause d’elle), quand j’en ai parlé avec un professeur par hasard. J’avais obtenu mon diplôme de troisième année avec les félicitations, chose qui a énormément surpris ma professeure, qui a lancé, toujours en salle des profs : «Finalement c’est bien qu’il y ait ce genre d’élèves aux Beaux-arts, ça les empêche de partir faire le djihad ».

Par choix et par fatigue, je n’ai pas voulu lancer de poursuites. J’ai trouvé cela frustrant et fatiguant que tout le monde dans l’école sache que cette personne était « problématique» et carrément raciste, mais qu’on la laisse tout de même faire et exercer, en excusant toujours son comportement et les remarques qu’elle pouvait faire aux rares élèves non blanc‧he·s. À chaque fois que j’essayais de partager cette expérience, mon ressenti était minimisé, on me conseillait de m’en « foutre », « d’arrêter de [me] prendre la tête avec ça». Je pense aujourd’hui au contraire qu’on ne doit pas tolérer, excuser, laisser passer ce genre de comportement, pour quelque raison que ce soit. Je souhaite partager cette histoire car j’ai l’impression que ce climat raciste est trop répandu dans les écoles d’art. Les personnes non blanc‧hes et peu privilégié‧es que j’ai côtoyées plus tard au cours de mes études et dont la présence est encore trop rare au sein de ces écoles avaient toutes subi au moins une histoire du même genre, des remarques discriminantes quand ce n’était pas des discriminations en actes, pures et simples…